La Revue

Nova et Vetera, vol. 88, 1 / 2013

Nova et Vetera, vol. 88, 1 / 2013

 

La famille et sa défense face à "une crise qui la menace jusque dans ses fondements"

Nova et Vetera

La défense de la famille face à la crise actuelle "qui la menace jusque dans ses fondements" est l’un des thèmes abordés par Benoît XVI dans son message de vœux de Noël du 21 décembre 2012. En s’inspirant de ce texte, l’Éditorial montre comment ce qui est en jeu ce n’est pas seulement une forme sociale déterminée mais, plus profondément, l’être lui-même de l’homme, ce que l’être humain est en vérité.

 

La relation de création

Gilles Emery, OP

Tous les êtres de l’univers se rapportent à Dieu comme à leur Créateur. En quoi cette relation consiste-t-elle, et quel est son statut ontologique ? Pour saint Thomas d’Aquin, la doctrine de la création ex nihilo amène nécessairement à saisir la création en termes de “relations”. Le rapport de chaque créature à Dieu Créateur (la “relation de création”) est une relation catégoriale réelle, qui n’entre pas dans l’essence des créatures mais qui constitue un accident propre de tout étant créé. Pour saint Bonaventure, à l’inverse, ce rapport n’est pas un accident mais il est une relation essentielle de la créature. De son côté, Henri de Gand tient que l’être de la créature est sa relation substantielle envers Dieu Créateur : la créature est alors identique à son rapport envers Dieu. Duns Scot poursuit la pensée de Bonaventure en critiquant Henri de Gand. Pour Duns Scot, la “relation de création” est réellement identique à la créature elle-même mais elle s’en distingue formellement (la créature contient cette relation par identité) : cette relation n’est pas accidentelle mais transcendantale. Ces comparaisons aident à saisir l’enseignement propre de saint Thomas et l’enjeu de cette question. Le maître dominicain entend souligner la consistance propre de la nature créée : la relation de création, en tant qu’accident propre et relation catégoriale, rend simultanément compte du “statut religieux” du monde (les créatures comme effets de Dieu) et de la consistance des êtres créés dans l’ordre interne de l’univers, un ordre subordonné à l’ordre envers Dieu.

 

Les références de Charles Journet à Matthias Joseph Scheeben

Mgr Charles Morerod, OP

Charles Journet cite le théologien allemand Matthias Joseph Scheeben (1835-1888) dans certaines de ses œuvres. L’article présente et analyse les références que l’on trouve dans les premiers volumes de L’Église du Verbe incarné de Journet. Ces références concernent principalement la relation du Christ et de l’Église, parfois par le biais du sacrifice de la Croix, de l’Eucharistie et de la mariologie. Charles Journet montre son estime pour l’ecclésiologie de Scheeben. C’est sur la base de cet accord de fond que l’article discerne et évalue certaines divergences, notamment sur la coextensivité du corps et de l’âme de l’Église, sur la différence qu’impliquent les sacrements dans la dimension spirituelle de l’Église, sur l’importance de la sainteté dans la maternité de l’Église, et encore sur la mise en œuvre d’outils philosophiques concernant la causalité seconde de la Vierge Marie dans notre salut.

 

Éduquer au sens de la beauté

X Georges Card. Cottier, OP

Les activités humaines reflètent l’unité de notre être composé de l’âme spirituelle et du corps dont elle est la forme. Nos facultés sensibles nécessaires à la vie de l’intelligence sont affinées par sa proximité immédiate. Nous portons la nostalgie de l’Absolu. Dans le contexte de la société sécularisée, pour correspondre à cette aspiration la voie de la beauté est privilégiée en tant que l’esprit y associe les sens à sa quête. 

 

L’Église et le monde, ou la vie théologale entre culture et contre-culture

Emmanuel Perrier, OP

La situation inédite et par bien des aspects inquiétante du christianisme en Europe est avant tout le fruit de la crise culturelle que traverse notre continent. L’entrée dans la postmodernité, alimentée par le matérialisme pratique, consacre en effet le règne d'un sujet tout à la fois absolu et incertain de son identité, prêt à se confier en tout à l'emprise du politique sur sa vie. La culture édifiée par la modernité est par suite soumise à une déconstruction systématique des repères humanistes, repères sur lesquels les chrétiens pouvaient traditionnellement s'appuyer pour annoncer l'Évangile. Pour répondre de manière satisfaisante à un ébranlement aussi radical, il est nécessaire de s'interroger à nouveau sur ce qu'est la culture et sur la mission qu'exercent les chrétiens à son égard. Cet article vise à montrer que la culture étant un fruit de l'activité spirituelle de l'homme, un fruit de l'image de Dieu dans l'homme grâce auquel l'homme peut se gouverner lui-même, la seule réponse à la hauteur de la crise culturelle actuelle consiste à enraciner les œuvres de l'esprit dans la vie théologale. C'est à cette condition que les chrétiens trouveront la liberté intérieure face à l'aliénation postmoderne, qu'ils seront des serviteurs fidèles de l'Évangile et des artisans du renouveau culturel dont notre continent a besoin.

 

La valeur personnaliste du bien commun

Waltraud Linnig

Dans le pluralisme de nos sociétés actuelles, des conceptions différentes de l’homme et de l’éthique se côtoient et se confrontent. Il paraît désormais impossible de fonder la vie en société sur un « bien commun » accepté par tous. L’« intérêt général », considéré comme la finalité ultime de l’action politique, semble pouvoir mieux assurer l’ensemble harmonieux de toutes les différentes façons de considérer l’homme et son bien. La notion d’intérêt général comporte cependant des limites qui appellent à l’intégrer dans une perspective plus large où puisse se déployer toute la profondeur de la dimension sociale de l’homme. Or, la notion du « bien commun » garantit précisément une telle perspective. En s’appuyant sur Personne et acte de Karol Wojtyła, l’étude manifeste la valeur personnaliste du « bien commun » : sa recherche mobilise toutes les ressources de l’homme, notamment sa liberté, sa responsabilité, sa capacité de relation. Dans cette perspective-là, la dignité et la grandeur du service politique peuvent à nouveau être mises en valeur. C’est une tâche particulièrement urgente aujourd’hui.

 


 

 

Notes et lectures

Humaine raison. Pour une éthique du savoir

François-Xavier Putallaz

Il s’agit d’une présentation du très beau livre du Card. Georges Cottier. Le but est à la fois un diagnostic sur la crise actuelle du rationalisme, et un approfondissement inédit des exigences éthiques de tout travail intellectuel. En effet, l’activité de recherche de la vérité engage toute la personne, laquelle est invitée à se mette d’emblée dans la juste perspective d’accueil. Dans ce sens, on distinguera l’activité critique, qui est un retour de la pensée humaine sur son travail, et l’esprit critique, qui implique une déviance dans la mesure où la raison, autoproclamée absolue, convoque souverainement tout savoir à son tribunal. Les différentes études de cet ouvrage important soulignent l’exercice proprement humain de la raison, pour éviter à la fois qu’on l’idolâtre ou qu’on l’avilisse, et insistent sur les exigences éthiques indispensables à son épanouissement authentique.

 

Les commentaires de saint Thomas sur l’Écriture, une lectio divina ?

Jean-Baptiste Echivard

Les traductions françaises de l’œuvre biblique de saint Thomas se sont multipliées durant les dernières années. Cette note de lecture présente les commentaires bibliques de saint Thomas, leur nature, leur méthode et leurs principales caractéristiques. Ces commentaires bibliques ne sont pas les témoins d’un passé intellectuel révolu, mais ils offrent de riches ressources pour l’exégèse, la théologie et la spiritualité aujourd’hui. Il en va de la primauté de la Parole de Dieu méditée et interrogée, qui nourrit la réflexion croyante et invite les lecteurs de l’écriture à se laisser transformer par le Christ : l’exégèse de saint Thomas appelle une conformation au Christ non seulement dans l’ordre intellectuel mais aussi dans l’affectivité et la sensibilité. 

Bibliographie

Gregor Emmenegger, Florilège de la littérature patristique. IVe - VIe siècles ‑ Jean-Daniel Macchi, Christophe Nihan, Thomas Römer, Jan Rückl (éd.), Les recueils prophétiques de la Bible. Origines, milieux et contexte proche-oriental.