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Comment l’Islam se
présente-t-il au Christianisme ? Quelle est sa situation théologique ? Le
Coran et la vie de Mohammed offrent-ils les critères théologiques d'une
mission divine authentique ? A ces questions, le R.P. Joseph Gelot avait
répondu avec pertinence dans un article publié par notre revue en 1961 (N°
1, janvier-mars). Le chrétien se trouve aujourd’hui confronté à une telle
problématique de plus en plus directement, que ce soit dans ses rapports
avec le monde musulman ou en regard d’événements de portée mondiale
reflétant une image déformée de l’islam. C’est pourquoi il nous a paru
utile de redonner cet article à nos lecteurs.
La Rédaction
II ne
s'agit nullement de mettre en question que les Musulmans puissent être
sauvés. Nous connaissons la doctrine de l'Eglise sur ce point capital.
Aucune des affirmations contenues dans cette étude ne doit donc porter à
oublier que les Musulmans, alors même qu'ils ignorent tout des vérités
spécifiquement chrétiennes, ou même qu'ils les rejettent, peuvent être des
fidèles du dehors tout en restant « barricadés dans l'Islam ».
Une
telle situation n'a rien de paradoxal aux yeux de la théologie, mais elle
impose, à qui veut travailler les âmes musulmanes, le devoir de tenir compte
de cet Islam « qui pose un problème si complexe et si ardu que beaucoup de
chrétiens l'éludent, soit en y pensant le moins possible, soit en
s'enfermant dans des jugements tout faits, rapides et simplistes».
Me
plaçant dans la perspective des ensembles religieux, je ne parlerai pas des
Musulmans, mais de l'Islam comme tel, et encore pas de tout l'Islam, mais
des doctrines de l'Islam, à propos desquelles je m'efforcerai de présenter
quelques éléments d'appréciation théologique. Il importe en effet de dégager
un jugement de valeur sur l'Islam, car de ce jugement dépend, pour une bonne
part, la conception qu'on se fera de l'apostolat auprès des Musulmans, ou
plus exactement, de la pastorale de cet apostolat.
Deux
considérations préalables semblent devoir dominer nos réflexions, surtout la
seconde.
I. On
a pu dire que l'Islam « fut éclectique dès l'origine »,
et la proposition 7 du Fiqh-al-akbar, un des premiers « credos »
musulmans qui nous soit parvenu, déclare que « la différence des opinions
dans la communauté est un bienfait de Dieu ».
II
n'y en a pas moins une position commune des Musulmans à l'égard du Coran, et
il y a aussi une orthodoxie de l'Islam. Il y a surtout un minimum
dogmatique, dont l'acceptation publique suffit pour être socialement
musulman, et l'acceptation intérieure pour être sauvé.
C'est
autour de ce minimum dogmatique que nous centrerons notre enquête, en la
faisant porter sur les points de convergence des différents courants
doctrinaux de l'Islam. Ici, je précise : de l'Islam sunnite, puisque, à lui
seul, il groupe l'immense majorité (90 %) des Musulmans.
II.
Voici maintenant notre deuxième considération préalable ; s'il est exact que
l'Islam procède du Coran, il est non moins vrai qu'on ne peut se faire une
idée valable du Coran - je veux dire de son contenu - sans tenir compte de
l'Islam lui-même. Que le Coran donne naissance à l'Islam n'empêche point que
l'Islam soit la clef du Coran.
Puisque pareille affirmation doit commander toute notre réflexion, il n'est
peut-être pas inutile d'y insister quelque peu.
a)
Que l'Islam, sa doctrine, la mentalité des Croyants soient le fruit du
Coran, c'est ce que ne cessent d'affirmer à l'envi et les Musulmans et
l'Histoire.
Ce
n'est pas à dire que l'Islam historique postérieur n'ait, inévitablement,
explicité et développé le contenu du Coran.
Mais la conviction que tout est dans le Coran entraîne le rejet de toute
hypothèse d'emprunt de la part de Mohammed à d'autres courants de pensée.
Elle commande en Islam toute la problématique théologique et philosophique ;
même si l'excitation à penser et les moyens de systématisation viennent
d'ailleurs, les problèmes théologiques et philosophiques de l'Islam
trouvent leur origine dans le Coran.
Le Coran joue à la fois « le rôle de ferment et de forme »
dans l'élaboration de la doctrine musulmane. Son propre critère se trouve en
lui-même, « par évidence intrinsèque ».
Et l'on peut dire que l'absence de « magistère doctrinal vivant n'a fait que
contribuer à donner une valeur plus absolue et plus rigide au donné
scripturaire ».
Voilà
pourquoi, pour les Musulmans, « toutes les formulations religieuses
postérieures se rattachent au Coran et sont censées dériver de son texte
même ; c'est aux paroles du Coran que les Musulmans mesurent les
productions de toutes les époques, et ils s'évertuent à être toujours
d'accord, s'il se peut, avec leur lettre ».
Les
réformistes modernes de la Salafyia ne pensent pas autrement. C'est ainsi
que le Cheikh Mohammed Abduh « considère le Coran comme un tout, comme une
révélation progressive, mais homogène, dépassant l'époque où elle a été
révélée, valable pour toutes les générations, et qu'il faut expliquer non
par des traditions extrinsèques, souvent forgées après coup, mais par le
texte du Coran lui-même ».
Les
doctrines de l'Islam sont donc bien le fruit du Coran.
b)
Mais n'y a-t-il pas quelque prétention à soutenir que l'Islam est la clef du
Coran, clef sans laquelle on ne saurait prétendre accéder aux secrets de
son contenu ?
Autrement dit, peut-on se permettre, dans l'intention de rendre à l'Islam la
vraie pensée du Coran qu'il aurait perdue ou méconnue, de délaisser
l'exégèse musulmane pour recourir, par exemple, à une exégèse qui se
voudrait objective, établie à partir des données de la critique historique,
et particulièrement des sources chrétiennes ou juives, qui ont pu marquer la
pensée religieuse de Mohammed ? Peut-on découvrir, spécialement, comme
existant objectivement dans le Coran, des sens chrétiens, une profondeur
chrétienne, qui seraient méconnus par l'exégèse et par la pensée musulmanes
?
Il
faut se mettre en garde contre les illusions auxquelles pourrait conduire
une telle méthode. Car, en fait, il y a déjà dans le texte du Coran tel que
nous le possédons une présence de la tradition musulmane, une
interprétation du message de Mohammed, comme, dans nos Evangiles, il y a
déjà une interprétation du message du Christ.
M.
l'abbé Moubarac, dans une Note sur l'établissement du texte du Coran,
souligne qu'
il y a dans l'histoire du Coran une sorte de dialectique
de la Parole et de l'Ecriture, qui donnera toujours à la Tradition (orale)
un rôle indispensable. La Parole commise primitivement au Prophète demeurera
toujours, malgré sa consignation par écrit, sinon dans cette consignation
elle-même, Parole. Il faut considérer pour cela le caractère nécessairement
défectueux de l'écriture arabe. Comme toutes les écritures sémitiques,
l'écriture arabe est généralement démunie de voyelles, et même, à l'origine,
de points diacritiques pour distinguer les consonnes dont la graphie est
identique. Le Coran aura donc toujours besoin, pour être entendu, d'être non
pas lu, mais réfléchi et en quelque sorte deviné pour être ensuite récité,
même intérieurement. La « lecture » du Coran implique nécessairement une
compréhension et déjà une interprétation. C'est l'origine de l'histoire,
non pas du texte, mais plus précisément des « lectures » coraniques
naturellement diverses selon les interprétations personnelles des lecteurs.
C'est l'histoire des chaînes de témoins coraniques, aussi importante en
Islam que la succession apostolique dans le Christianisme ».
Il y a comme une « réalisation » du Coran par la communauté musulmane,
si bien que « c'est finalement cette prise de conscience d'un message tel
qu'il est vécu au cours des générations croyantes qui donnera l'idée la plus
juste de son élocution originelle »,
car s il ne semble pas possible à l'heure actuelle de distinguer (le)
message (que Mohammed a dit apporter de la part de Dieu) de celui que ne
cesse d'annoncer la communauté musulmane. Dans la foi qu'elle y possède en
la Parole même de Dieu, le texte du Coran est son œuvre et par-là même le
message transmis par son Prophète. A travers ses améliorations graphiques et
comme malgré elles, c'est sa voix en quelque sorte collective qui demeure le
principal organe à travers lequel nous devons percevoir les ipsissima verba
du tout premier Coran… En fin de compte, ce n'est pas seulement le Coran,
mais l'Islam qu'il convient de considérer comme un tout.
Voilà
pourquoi on ne peut pas prétendre interpréter objectivement le Coran à
partir d'une problématique chrétienne. Ce n'est pas à dire que problématique
chrétienne et problématique musulmane ne puissent jamais se rencontrer. Il
existe, certes, des textes coraniques auxquels on peut très légitimement
donner une résonance chrétienne, sans fausser la pensée première du Prophète
ni trahir la tradition musulmane. Mais on ne saurait les multiplier
arbitrairement : dès que la problématique musulmane s'oppose à la
problématique chrétienne, il ne s'agirait plus d'interprétation objective,
mais de transposition abusive.
Bref,
qui veut connaître objectivement l'Islam doit le prendre tel qu'il se
présente lui-même, et non pas tel qu'un chrétien pourrait le reconstruire à
partir de données chrétiennes.
Nous
voici donc fixés sur notre méthode. Notre jugement sur l'Islam nous sera
dicté par l'Islam lui-même tel qu'il se contemple dans sa source, le Coran.
Traitant des doctrines de l'Islam comme telles, nous nous placerons
successivement à deux points de vue. Nous considérerons, en premier lieu,
le « donné » des doctrines de l'Islam sur le salut. Ce donné une fois
recueilli, nous essayerons d'entrevoir quelle peut être, aux yeux des
chrétiens, la «situation théologique» de l'Islam
I
Notre
premier point s'articule aux exposés de la théologie. La grâce christique de
la foi salvifique - grâce justifiante informée de charité - est offerte à
tous comme couronnement de la docilité aux motions de grâce actuelle qui y
disposent l'âme. L'acte de foi salvifique porte sur la révélation de Dieu
acceptée comme telle dans la lumière surnaturelle de la grâce du Christ.
Nous
nous posons exactement la question suivante : dans quelle mesure les
doctrines de l'Islam peuvent-elles être le support du donné notionnel requis
pour faire un acte de foi ? Ont-elles un contenu objectif suffisant pour que
les Musulmans, à partir des notions religieuses qu'ils y trouvent,
puissent parvenir, la grâce aidant, à un acte de foi surnaturel ?
Nous
n'avons pas à examiner tout le dogme musulman, mais ce qu'il enseigne sur
les points essentiels que voici : sur Dieu, sur la destinée ou salut de
l'homme, sur les moyens requis et suffisants qu'il doit prendre pour y
parvenir. Sur ces trois points, les doctrines de l'Islam correspondent-elles
objectivement aux données notionnelles minima requises d'après la doctrine
catholique comme contenu nécessaire et suffisant de l'acte de foi salvifique
? Bref, l'Islam offre-t-il une notion juste du Dieu rémunérateur dont nous
parle l'Epître aux Hébreux : « Celui qui s'approche de Dieu, doit croire
qu'il existe et qu'il se fait le rémunérateur de ceux qui le cherchent »?
Dieu
Il ne
saurait être question d'entreprendre une analyse tant soit peu complète de
la notion de Dieu présentée par le Coran et par les principales écoles de
Kalâm. Dieu est l'Unique - non pas le Dieu « Un »
– le Tout-Puissant, le Créateur de toutes choses. II est bon, il est
miséricordieux… L'Islam sait chanter magnifiquement la litanie des Attributs
divins.
Mais
la profondeur même de son adoration est partout connotée d'un accent
singulier, d'un de ces accents exagérés qui font qu'une vérité sort de sa
synthèse, qu'elle est blessée, qu'elle a perdu sa plénitude. Il s'agit du
sentiment puissant, et trop isolé, de la transcendance de Dieu.
Non
pas que l'Islam prétende que Dieu soit loin de l'homme. Nous trouvons dans
le Coran des textes du genre de celui-ci : « Nous sommes plus près de lui
que sa veine jugulaire ».
Mais cette proximité de Dieu est uniquement celle du Souverain dont le
domaine s'étend jusqu'aux fibres les plus intimes de sa créature. Par sa
présence de Créateur, il est là près de l'homme, il l'enserre de toutes
parts. Mais l'homme, lui, pris dans cette étreinte, a-t-il accès auprès de
Dieu ? Non, car Dieu est trop grand, trop puissant pour que puisse
s'instaurer le commerce intime de la créature avec le Créateur. Il n'y a pas
d'analogie entre Dieu et l'homme, donc, entre eux, aucune possibilité
d'amitié. Présence puissante de Dieu à l'homme, mais non cette remontée de
l'homme vers Dieu, qui se fait au sein de l'amour.
De
plus, ce Dieu transcendant et inaccessible, créateur, ordonnateur de toutes
choses, agit selon l'arbitraire d'une volonté à laquelle nul ne peut
demander compte. « L'Islam insiste tellement sur l'indépendance de Dieu que
les Musulmans répugnent à admettre que Dieu réalise un plan, agit dans un
but déterminé et avec continuité ».
Cette prédominance de l'action divine dans le monde selon l'arbitraire
d'une volonté souveraine conduit l'Islam à minimiser, sinon à supprimer le
rôle des causes secondes. D'où sa conception occasionnaliste et quasi
atomistique de l'Univers.
Les créatures, l'homme y compris, ne sont pas causes de leurs actes : c'est
Dieu qui fait tout Si bien que, encore une fois, on ne trouve pas dans les
doctrines de l'Islam - je ne dis pas dans les âmes musulmanes -
l'équivalent de la merveilleuse dialectique que le Christianisme instaure
entre la misère de l'homme et la miséricorde toute-puissante de Dieu au sein
de l'amour.
Nous
pouvons donc conclure, avec Louis Gardet : « que la notion spécifiquement
musulmane de l'Unicité et de la transcendance divines est une notion
séparante, « avare », comme dit à son propos Jacques Maritain dans les
Sept Leçons sur l'Etre, ou, si l'on veut, appauvrissante, restrictive ».
N'est-ce pas ici qu'il conviendrait de situer la grande blessure des
doctrines de l'Islam ? L'Israël de l'Ancien Testament avait une tout autre
idée de Dieu, Yahweh passionné de son peuple comme un fiancé de sa fiancée !
Qu'on songe, seulement, au Cantique des Cantiques ! Aussi, certains sont-ils
allés jusqu'à se demander si Allah est bien le vrai Dieu, le Dieu personnel,
le Dieu vivant des Juifs et des Chrétiens. Non, les Musulmans adorent bien
le vrai Dieu, Allah est bien, comme ils le croient, le Dieu d'Abraham, le
Yahweh de l'Ancien Testament, le même Dieu que le Dieu des Chrétiens ; mais
ils ne le connaissent qu'imparfaitement, l'Islam n'a pas accueilli dans sa
plénitude la Révélation du Dieu vivant, pas même celle qui subjugua la foi
d'Abraham. Et, comme toujours en pareil cas, la pensée de l'homme, laissée à
elle-même, a partiellement faussé la physionomie de Dieu.
La destinée de l'homme
Sous
cette emprise toute puissante de Dieu, quelle est la destinée de l'homme ?
Il faudrait reprendre ici toute la conception que l'Islam se fait de
l'Histoire. J'emprunte au R. P. Abd-el-Jalil les considérations
essentielles à notre propos.
Dans
la pensée musulmane, toute la destinée de l'homme s'articule entre deux
pôles,
deux
sommets qui encadrent le temps : la promesse et le jugement. Elle commence,
peut-on dire, dans l'éternité par un serment des créatures avant leur
création ; par un « convenant » (mithâq) ; il s'agit d'un engagement que les
hommes ont contracté «dans les reins d'Adam », où il est stipulé qu'ils
reconnaîtront Allah pour leur Seigneur unique… « Et lors, Allah prit dans
les reins des fils d'Adam tous leurs rejetons et les fit témoins sur
eux-mêmes, disant : Ne suis-je pas votre Seigneur ? » Et ils dirent : « Si,
nous l'attestons ! » Cela pour que vous ne disiez pas, au jour de la
résurrection : nous n'y avions pas pensé.
Tout
homme sera jugé sur la rupture, ou la non-rupture de ce pacte, que la
communauté musulmane est chargée de proclamer jusqu'à la fin des temps.
Le deuxième sommet de l'histoire, ce sera son
couronnement à la fin des temps. Dieu se servira pour juger les hommes de
cet engagement qu'ils sont censés avoir ainsi contracté avant même leur
création. Et toute l'Histoire sera celle de la fidélité ou de l'infidélité à
cette attestation solennelle de la prééternité. Depuis Adam jusqu'au
dernier homme qui vivra sur la terre, le grand problème sera celui de Dieu ;
la créature n'a qu'une seule destinée : celle de reconnaître et de proclamer
qu'Allah est l'Unique Seigneur.
Selon
que la créature réalisera ou ne réalisera pas cette destinée, elle sera
sauvée ou elle sera damnée.
Quiconque meurt dans la fidélité à l'attestation de l'Unicité d'Allah est
sauvé, et reçoit le paradis pour récompense.
L,'Islam a une conception du Paradis qui déborde l'interprétation littérale
des descriptions coraniques. Il convient de lire à travers les images. Le
Paradis existe, il dure pour l'éternité, mais ce qu'il est, en quoi il
consiste, est « "inconnaissable sur terre, bilâ kayf, sans comment ».
Ce « paradis des élus est proposé comme un ensemble de jouissances créées,
sans rien semblable, en dépit de courants littéralistes, à des jouissances
terrestres ».
L'Islam affirme-t-il la vision directe de Dieu en Paradis ? Il semble, selon
le P. Abd-el-Jalil et Louis Gardet,
que, à s'en tenir à certains courants doctrinaux de l'Islam orthodoxe, on
puisse interpréter en ce sens Coran, 75, 22-23 : « Ce jour-là, il y
aura des visages qui brilleront d'un éclat, et qui tourneront leurs regards
vers le Seigneur ». Mais cette vision de Dieu, niée d'ailleurs par les
théologiens mutazilites,
n'est qu'intermittente, et n'est pas transformante. C'est une vision
purement naturelle. «Toute l'apologétique musulmane, dit à ce propos Louis
Massignon, condamne comme chrétienne l'idée d'un Paradis de liesse divine »:
Louis Gardet note cependant que « maintes influences, de Grèce ou de
chrétienté, eurent tendance, au cours des âges, et surtout dans les écoles
mystiques, à prolonger (cette vision naturelle de Dieu) en vision
inamissible ».
La vie morale
II
semblerait donc, à première vue, que la doctrine de la rétribution en Islam
se réduise à l'octroi du Paradis en récompense de la fidélité à attester
jusqu'à la mort l'Unicité de Dieu.
Cette
vue, cependant, ne serait pas exacte. La rémunération divine s'étend
également à la vie morale, et si, sur ce point encore, l'Islam a ses
faiblesses, il offre aussi des possibilités de compensation.
Un
coup d'œil rapide sur les doctrines fondamentales de l'Islam concernant les
actes de l'homme nous permettra de nous en rendre compte. Je ne puis ici que
résumer la très intéressante synthèse présentée par Louis Gardet sous le
titre : Les Actes et le Salut de l'homme selon l'Islam.
L'Islam, en même temps qu'une foi, est aussi une loi qui s'impose à l'action
de l'homme. Il y a donc une morale musulmane.
Notons tout de suite que l'Islam met l'accent sur l'aspect social de sa
morale. Il a le souci d'assurer la respectabilité de la communauté
musulmane. Ce devoir incombe à la communauté comme telle et, en
conséquence, à chacun de ses membres. Chaque musulman, en même temps,
certes, qu'il doit faire le bien, a comme charge quasi publique, dans la
mesure de ses possibilités, de commander le bien et d'interdire le mal, de
telle sorte que le monde de l'Islam soit aussi le monde de la justice.
La
norme du bien et du mal est le Coran. Mais à quel titre fonde-t-il ainsi la
loi morale ? Ses prescriptions sont-elles établies par Dieu sur la nature de
l'homme ? Y a-t-il une loi naturelle percevable par la raison humaine ?
Cette loi naturelle, si elle existe, est-elle, oui ou non, le guide d'une
authentique liberté de l'homme ?
Les
premiers théologiens de l'Islam, les Mutazilites, admettaient et
l'existence d'une loi naturelle et celle de la liberté humaine.
On ne peut nier que cette position doctrinale, rejetée par l'Islam orthodoxe
postérieur, ait des points d'appui dans le Coran : « Nombreux, en effet,
sont les versets qui insistent sur la relation de l'homme à ses actes (vg.
2, 79), – qui soumettent les actes de l'homme à sa volonté (vg. 18, 29), –
qui enseignent que l'homme exerce un commandement sur ses actes (vg. 3, 113)
».
Néanmoins ce ne sont point ces aspects du Coran qui ont dominé la pensée
officielle de l'Islam sunnite.
Dès
le IVe siècle de l'hégire (XIe siècle), les théologiens asharites, dont
l'enseignement est toujours distribué comme doctrine orthodoxe dans les
mosquées et les médersas sunnites, prirent une position qui leur parut
pouvoir concilier les divers aspects du Coran, Ils centrèrent toute la
conception de la morale sur un pur volontarisme divin.
Dieu
étant le seul Etre et le seul Agent (...), le bien et le
mal moral n'existent point dans les choses, mais par le commandement du
Seigneur. (…) D'où les célèbres formules : « Si Dieu inversait la décision,
et déclarait bon ce qu'il a déclaré mauvais et mauvais ce qu'il a déclaré
bon, il n'y aurait pas d'empêchement ». Et encore : «Pas de bon, ni de
mauvais dans les actes, avant que ne survienne la Loi». (…) Les actes
humains, de soi, sont égaux… La différence entre le bien et le mal ne
s'enracine point dans la nature des choses ; elle est assurée de par la
libre disposition du Créateur.
De
plus, Dieu guide dans le bien, et abandonne au mal, qui il lui plaît ; étant
encore une fois seul Etre et seul Agent, seul également il agit selon la
pleine détermination de sa volonté libre.
« C'est Dieu qui vous a créés, et tout ce que vous
faites » (Coran, 37, 96). « Dieu crée les actes de chaque individu dans le
réceptacle humain. Ce qui reste à l'homme, c'est le sentiment
(psychologique) de son libre choix. Car Dieu impute juridiquement à chaque
homme ses actes ; il lui donne le sentiment de sa responsabilité ; il le met
dans l'état juridique correspondant à l'acte bon ou mauvais » (le kasb).
(...) « L'homme, dira le shaykh Sanûsi (IX-XVe siècle}, est un être
contraint dans le moule d'un être libre ».
Bref,
la liberté humaine est d'ordre purement juridique.
Il
faut noter cependant que cette notion « asharite » de la moralité, bien que
dominante dans l'Islam sunnite officiel, n'est pas considérée comme
exclusive.
Un
autre essai d'explication, emprunté à l'école hanafite-maturidite, atténue
l'absolu de la position asharite, en remettant « à Dieu » le « fondement »,
et à l'homme la « qualification morale de l'acte ».
A
l'heure actuelle, les tendances de l'Islam réformiste s'orientent, à la
suite du Cheikh Mohammed Abduh, d'une part vers une sorte d'acceptation du
mystère de la liberté humaine, en refusant de se prononcer sur sa nature,
et, d'autre part, vers la reconnaissance d'une réelle objectivité de la
morale, en enseignant, à l'instar des mutazilites, « que le bien et le mal
existent dans les choses, et que la Loi révélée les fait apparaître ».
Quelle peut être, dans ces perspectives, la doctrine musulmane sur la
rétribution accordée par Dieu à la vie morale de l'homme, rétribution dont
tous les docteurs musulmans, à la suite de maints passages du Coran,
affirment l'existence ? Pour s'en faire une idée exacte, il est
indispensable d'avoir présent à l'esprit son enseignement sur le péché et
sur le repentir.
Le péché
Le
péché, l'acte mauvais, la prévarication, est conçu comme une désobéissance
à la loi positive de Dieu. Cette désobéissance « ne peut porter aucune
atteinte à Dieu lui-même, immuable et inaccessible ». Elle n'en comporte pas
moins « une rupture du pacte que Dieu a octroyé par miséricorde à la race
adamique », et ainsi elle lèse les droits de Dieu sur les hommes, et
particulièrement sur la communauté musulmane, témoin de sa justice.
Il y
a deux sortes de fautes ou désobéissances : les « petites » et les «
grandes ». Aucune équivalence à rechercher avec la conception chrétienne du
péché véniel et du péché mortel ; comme nous le verrons mieux plus loin, il
n'y a qu'un seul péché en Islam qui puisse, par une lointaine analogie,
évoquer ce que nous entendons par péché mortel : « le reniement de la foi,
le refus de croire en Dieu et en la mission du Prophète ».
Les grandes fautes ne sont, comme les petites, que de simples désobéissances
à des prescriptions données par Dieu, avec cette seule différence qu'elles
portent sur des points essentiels.
Il
serait intéressant — précisément pour entrevoir un de ces domaines où
l'Islam offre quelques-unes de ces «compensations» dont nous a parlé quelque
part le P. de Menasce – de jeter un coup d'œil sur ces points essentiels de
la morale musulmane qu'on ne peut enfreindre sans tomber dans une «grande
faute». Disons simplement qu'on y retrouve, à prendre les choses dans leur
ensemble, l'équivalent des commandements du Décalogue, et que la matière de
la grande faute se rapproche assez souvent de la matière grave de notre
théologie morale.
Le repentir
Pour
être effacées, les grandes fautes, selon la doctrine commune et constante
des docteurs musulmans, doivent être suivies de repentir (tawba).
Trois conditions essentielles sont requises pour que le
repentir soit valide : 1° quitter les conditions du péché ; 2° le regretter
eu égard à Dieu seul, «pour la face de Dieu » (li wajh Allâh), et non pour
un motif de crainte égoïste ; 3° avoir la ferme résolution de ne plus jamais
le commettre.
Ces
trois conditions sont très proches de celles qui sont exigées par la
contrition chrétienne. Il y manque cependant, comme le note Louis Gardet, un
point important : l'idée de réparation.
La rétribution
Ayant
ainsi devant les yeux l'essentiel de la conception musulmane concernant la
morale, nous pouvons nous faire une idée de la rétribution divine selon
l'Islam.
Prenons d'abord les fidèles, les croyants qui s'abstiennent de grandes
fautes, ou ceux qui les ont effacées de leur vivant par le repentir. Ce sont
des serviteurs de Dieu obéissants, ils sont sûrs d'être l'objet de son amour
de bienveillance, lequel se manifeste par l'agrément divin, le ridwan,
c'est-à-dire cette conduite que Dieu imprime à l'homme et par laquelle il
l'oriente dans la voie droite, le mettant ainsi, non pas dans l'état de
justice intrinsèque (rien ici qui rappelle la grâce sanctifiante), mais
dans le statut juridique (hukm) de celui qui fait le bien.
Ce fidèle serviteur est assuré, au Paradis, d'un bonheur sans mélange.
Mais
qu'en est-il du croyant qui meurt dans son péché, ne fût-ce qu'avec une
grande faute non effacée par le repentir ? Tout d'abord, dès sa première
grande faute, il a été l'objet de l'abandon divin (khidlân), le
contraire positif de l'agrément dont nous avons parlé, abandon qui le place
dans le statut juridique de pécheur et « qui entraîne la désobéissance »,
parce que Dieu cesse de guider dans la voie droite. S'il expire dans cet
état d’abandon sera-t-il damné ? Toute la tradition orthodoxe sunnite et la
secte chiite affirment fermement que, pour le croyant qui meurt dans son
péché, il ne saurait y avoir de châtiment éternel : Dieu aura égard à sa
foi. « Seules les sectes kârijites et les écoles mutazilites (enseignent)
que toute grande faute non effacée précipite le coupable dans l'enfer
éternel ».
Pour
l'ensemble des Musulmans donc, « le pécheur qui reste croyant « finira par
goûter les joies du Paradis. » Certes, « il sera châtié », il pourra même
être terriblement châtié, « d'abord dans le tombeau, puis dans l'enfer après
la résurrection. Mais son séjour dans l'enfer éternel ne sera que
transitoire »,
et peut-être même ira-t-il tout de suite en Paradis. Car Dieu est
l'Indulgent, le Très Pardonneur. Le croyant sincère qui a
commis de grandes fautes et ne les regrette pas, ne parvient pas à les
regretter eu égard à Dieu seul, sait qu'il peut s'en remettre, par
l'intercession du Prophète, à la miséricorde du Seigneur. Dieu, s'il le
veut, le fera entrer sans retard au Paradis : « Peut-être le Seigneur
effacera-t-il vos mauvaises actions» (Coran, 66, 8).
Le
pécheur ainsi pardonné sera un « Affranchi du Miséricordieux ».
Un
seul péché est donc irrémissible pour celui qui en est coupable au moment de
la mort : « le refus obstiné de la foi dans le Dieu unique et en la mission
de son Envoyé ».
» En définitive, le salut est dû à la foi seule »,
(la foi jalouse et exclusive, seul présent digne d'être offert à Dieu».
Ainsi, qu'on examine le Coran ou la Tradition de l'Islam, on aboutit à cette
conclusion qui exprime la conviction simple et puissamment ancrée en toute
âme musulmane ; « la shahâda, la profession de loi, renouvelée
souvent verbalement ou par le mouvement de lever l'index de la main droite,
pendant la prière comme au moment de la mort, suffit pour assurer le salut
du croyant. C'est le laissez-passer indispensable pour le Paradis ».
Conclusion
Telle
est la doctrine de la rétribution en Islam.
Correspond-elle en tous points au minimum requis par le texte de l'Epître
aux Hébreux xi, 6 ?
Nous
avons pu constater qu'il y a comme deux parts dans la morale musulmane : la
foi et, pourrait-on dire, le reste... Seule la foi pose une exigence absolue
au regard du salut. Tous les autres postulats de la conduite morale,
cultuelle, etc..., s'ils sont absolus sur le plan social de la communauté
terrestre, se relativisent quand il s'agit de la destinée personnelle et du
salut de chaque croyant.
« Il ne répugne pas au concept musulman de Dieu que la rétribution (divine)
ne corresponde nullement aux mérites ».
« Si bien que sur le plan ontologique, on devrait dire qu'il y a
attribution, imputation en mal ou en bien, et non rétribution proprement
dite».
Où
réside la cause profonde de cette blessure dans la conception de la
rétribution en Islam ? Nous en revenons toujours à l'absence de la notion de
charité, de la notion d'amour.
« Les préceptes moraux, pour exigeants qu'ils soient, ne
sont pas ici directement orientés vers l'absolu du Bien Suprême, épanoui en
cet amour théologal par lequel Dieu visite sa créature spirituelle et lui
demande retour ; ils engagent plutôt une relation vécue de l'homme à des
prescriptions particulières » du Dieu inaccessible. « Les œuvres prescrites
- cultuelles, morales, sociales - prises comme un tout, sont là à titre de
parachèvement de la foi, elles ne l'informent pas en sa vitalité
intrinsèque. Car les “œuvres” elles-mêmes sont fondées sur les
commandements discontinus de Dieu, non sur le précepte inconditionnel de
l'amour».
La
Miséricorde de Dieu s'exerce, certes, sur la misère de l'homme dans ses
œuvres, dans son agir, mais
seule compte, en définitive, cette Miséricorde suprême
qu'est la prédestination à la foi. Le salut n'est pas communication de vie
divine, c'est le témoignage rendu au Dieu Un, et à sa Toute-Puissance
inscrutable, à laquelle le croyant, dans la nuit et avec confiance,
s'abandonne.
Nous
sommes en mesure, maintenant, de répondre à la question posée : l'Islam
offre-t-il à ses fidèles les données doctrinales objectivement suffisantes
pour formuler, avec la grâce de Dieu, un acte de foi surnaturelle et
salvifique ?
A
s'en tenir aux positions théologiques formelles, au donné pur de l'Islam
considéré en soi et comme in abstracto, et pris dans son ensemble, il
faut avoir le courage, semble-t-il, de répondre non.
Nous
avons cependant découvert la présence de données qui offrent des «
compensations » possibles et même certaines. Pour quiconque a fait de
l'apostolat en Terre d'Islam, c'est l'existence de la morale musulmane.
Celle-ci existe, elle est un fait, elle sollicite les âmes pour lesquelles
l'adoration d'Allah et la soumission à sa main toute-puissante ne sont pas
un vain mot. Il est certain qu'à partir d'une sincère fidélité à cette
morale, les âmes peuvent se rectifier, la grâce de Dieu aidant ; les idées,
les conceptions, etc… peuvent s'infléchir par rapport à la doctrine
officielle. Les doctrines erronées, en effet, vivent en des esprits
incarnés, et la grâce du Christ est au travail qui desserre leur emprise ou
qui les complète de l'intérieur.
Nous
sommes ainsi amenés, sur le plan concret, sur le plan existentiel, sur le
plan du contact avec les âmes, sur le plan de notre présence spirituelle
aux âmes, à nuancer notre non. Il y faudrait toute une analyse des
expériences intérieures concrètement vécues, de façon plus ou moins
complexe, par les individus en tant que soumis à l'influence des divers «
climats » musulmans. Nous ne pouvons pas aborder ici ce problème. Disons,
simplement, que tout, en définitive, dépend du degré d'imprégnation
musulmane et surtout de la sincérité du cœur. C'est dans la droiture de
conscience que la blessure doctrinale de l'Islam trouve, au plan vécu, sa
meilleure compensation.
On
pourrait tout conclure par la proposition suivante : le musulman sincère, à
l'âme droite, peut puiser dans l'Islam le contenu suffisant de foi sur Dieu
et sur sa Providence rémunératrice, mais à condition de rectifier les
dissonances entre la doctrine orthodoxe musulmane – telle surtout qu'elle a
été élaborée par les écoles de l'Islam – et la vérité implicitement
chrétienne. La droiture même de sa conscience et la lumière intérieure de la
grâce lui permettront d'opérer cette rectification.
II
Jusqu'ici, nous avons considéré l'Islam comme un donné objectif, tel que le
conçoit la tradition musulmane elle-même.
Que
dirons-nous maintenant, si, nous plaçant à l'intérieur du point de vue
chrétien, nous essayons de formuler un jugement sur ce qu'on pourrait
appeler le « problème théologique » ou, plus exactement, la « situation
théologique » de l'Islam ?
Terrain délicat t C'est que L’Islam se présente au Christianisme comme un
paradoxe ».
D'une
part, il prétend être la religion de la nature humaine, mesurée à ses
forces, limitée à un horizon intellectuel, dépourvue de mystères, de
sacrements, de sacrifice, de sacerdoce».
"Religion de la raison», aiment à dire les réformateurs de la Salafyia,
«car elle exclut les mystères, et si elle reconnaît le mystère de Dieu, elle
invite l'esprit humain à ne pas le scruter».
D'autre part, «l'Islam se présente comme une religion révélée, prolongeant
celles qui l'ont précédée, les supprimant, les corrigeant ou les
renouvelant, selon le bon plaisir d'Allah qui le destine, en définitive, à
les supplanter toutes ».
D'où les références fréquentes en Islam à la Révélation mosaïque et à la
Révélation du Christ, auxquelles il s'oppose au moment même où il en
accueille des fragments.
Ce
paradoxe, auquel s'ajoutent toutes sortes de données de fait, explique les
attitudes diamétralement opposées de certains chrétiens dans leur jugement
sur l'Islam.
Il
peut y avoir une attitude dure, soit que, comme certains, on se refuse d'y
voir une religion, pour n'y découvrir qu'une sorte de système de
philosophie déiste
; soit que, même, on le considère comme l'œuvre du démon ! Religion
satanique ! Une expression de ce genre se lisait, il n'y a pas si longtemps,
sous la plume d'un théologien français des plus avertis.
Cette
attitude, fort discutable du point de vue doctrinal, est dangereuse du point
de vue pastoral, car elle conduit à faire bon marché de ce qui est valable
dans l'Islam religion, civilisation, culture, de ce qui est respectable
dans son patrimoine vécu.
Mais
– et c'est une des conséquences du paradoxe de l'Islam – l'attitude ouverte
et accueillante n'est pas non plus sans risque aux mêmes points de vue
doctrinal et pastoral.
L'orientalisme moderne, en pratiquant la méthode de l'histoire comparative
des religions, a certes fait oeuvre utile en soulignant
que l'Islam n'est pas étranger à bien des idées que le
Christianisme tient de la Bible ou des cercles rabbiniques, ou des milieux
qui virent naître les évangiles apocryphe. Cela permit de mettre le point
final à bien des légendes médiévales Mais, par contre, celte accumulation de
comparaisons a, la plupart du temps, laissé de côté l'essentiel des messages
religieux, et Ton a abouti à la manie des concordismes.
Cette
tendance, née du rationalisme, n'a pas cependant beaucoup influé sur la
pensée des catholiques soucieux d'apostolat en Terre d'Islam.
Il
n'en est pas de même d'un mouvement qui se situe « tout à l'opposé de la
tendance rationaliste » et qui a eu le grand mérite d'orienter nombre de
catholiques vers une attitude de vraie charité chrétienne à l'égard des
musulmans. Nul ne refusera de reconnaître que ce mouvement ait grandement
contribué à poser le problème de l'Islam devant la conscience des chrétiens.
Cependant, à la réflexion, ici ou là, on en vient à se demander si son
insistance à aborder l'étude de l'Islam par le biais du soufisme ne risque
pas d'infléchir, à la longue, dans un sens moins objectif le jugement de
certains catholiques sur l'Islam.
Ce n'est pas trahir la vérité, par exemple, que de
soutenir qu'Al Hallaj est une figure très en marge de l'Islam courant, celui
vécu par des millions de musulmans, donc celui qui seul entre en jeu
lorsqu'il s'agit de leur salut. La revue de l'Université Al-Azhar… faisait
allusion à ce mouvement de mystique qui lit les livres révélés à la lumière
de ses sympathies hallajiennes, d'où le désaccord possible entre son
interprétation et celle des ulémas ; et elle terminait son article en
écrivant : « la plus grande partie de ce que les orientalistes appellent
mystique musulmane n'a aucun point de commun avec l'Islam. »
Or,
actuellement, quelques chrétiens de cette tendance commencent à raisonner
théologiquement sur cette vue de l'Islam, et aboutissent à des hypothèses
dont on peut au moins regretter la publication. Fruit d'une méthode parfois
fort discutable, à première vue paraissant, sur tel point capital,
inconciliables avec la doctrine catholique de l'économie du salut, ne
seraient-elles pas un exemple de ce à quoi la générosité aboutit lorsque, à
son insu, elle l'emporte sur la charité ?
Louis
Gardet dit quelque part que « transformer en équivalences des analogies,
c'est-à-dire certaines ressemblances ou répondances s'inscrivant sur un fond
de différences essentielles, est une trop fréquente tentation de facilité ».
C'est ainsi que « prendre les valeurs musulmanes d'un point de vue chrétien
et les repenser par équivalence, reconstruire un Islam avec lequel il serait
facile de s'entendre » est une tentation, à laquelle une saine pastorale ne
doit pas prêter flanc. « Cet Islam chrétiennement repensé n'aurait
d'ailleurs rien de commun avec celui qui est vécu par la majorité des
Musulmans, et on leur laisserait croire qu'ils n'ont à revenir d'aucune
erreur pour se faire chrétiens ». Ce serait une fausse charité que de borner
l'action apostolique à entretenir la ferveur musulmane dans sa ligne et sur
son plan, sous prétexte d'un dessein de Dieu sur l'Islam et d'une ouverture
possible de l'Islam comme tel sur le Christianisme, sans lui
apporter le ferment qu'en fait il ignore.
Alors
quel jugement théologique porter sur l'Islam, quelle est sa situation
théologique ?
En
définitive, toute position chrétienne a. l'égard de l'Islam dépend du
jugement théologique sur la mission de Mohammed. Pour un tel jugement, les
conditionnements historico-psychologiques de la révélation que le Prophète
a cru percevoir importent relativement peu. Quel que soit le système qu'on
adopte à ce sujet, on en arrive toujours à la question essentielle : oui ou
non, la mission de Mohammed vient-elle de Dieu ? A cette question, jamais
l'histoire et la psychologie ne répondront à elles seules, mais elles
fournissent les données que la théologie interprète.
Le
Coran et la vie de Mohammed offrent-ils les critères théologiques d'une
mission divine authentique ? A s'en tenir aux critères reconnus par le
Magistère de l'Eglise, peut-on le croire ? Il est impensable que Dieu confie
à un homme une mission, qu'il la lui conserve jusqu'au bout, en tolérant
l'erreur.
Cela
ne signifie nullement que Mohammed n'ait pas reçu des grâces et des lumières
de Dieu. Nous devons même le penser, mais c'est tout autre chose que
d'affirmer une mission divine. Même les âmes élevées à la vie mystique ne
sont-elles pas exposées, si elles n'opèrent un prudent discernement des
esprits, à infléchir dans le sens de leurs vues humaines la révélation même
de Dieu ?
Si
donc Mohammed n'est pas un envoyé de Dieu, le problème théologique de
l'Islam semble devoir se réduire à ceci : un fait religieux, à l'origine
duquel ont pu se trouver de réelles motions de grâces dans l'âme de
Mohammed, mais qui, se maintenant en marge de la Révélation publique et de
sa dépositaire, l'Eglise du Christ, n'a pas abouti à la pleine possession de
la vérité sur l'Histoire du salut ; un fait religieux à étudier à la lumière
de la théologie de l'Histoire, c'est-à-dire de la théologie de la Providence
de Dieu, réglant dans ses desseins divins, même au sein de l'Islam, les
interactions de la cité du bien et de la cité du mal, « l'erreur ne
subsistant que par une mystérieuse intention de la Providence qui la tolère
et en fait tourner les méfaits au bien de ceux qu'elle atteint ».
R. P. Joseph Gelot.
.
« Une étude sur la, naissance de l'Islam revient pratiquement à
considérer l'éclosion de son livre sacré, le Coran. La personne du
Fondateur de l'Islam n'a pas en effet aux yeux de ses adeptes la même
importance, par exemple, que celle de Jésus pour les chrétiens. Par
contre, le Coran est incomparablement plus important pour les Musulmans
que ne l'est l'Evangile pour les disciples du Christ ou la Bible pour
Israël. Mohammed est en Islam le transmetteur de la Parole de Dieu
consignée dans le Coran et c'est son. principal, sinon son unique titre
de gloire. De plus, les attestations les plus sûres sur sa vie nous sont
livrées par le Coran. Tout donc nous ramène, tant la vision religieuse
de l'Islam que les exigences de l'Histoire, à suivre la formation du
texte sacré et à examiner le message religieux qui y est proposé » (Y.
Moubarac, « La Naissance de
l'Islam », dans Lumière et Vie (1956. n. 25), p, 9.
« Bien qu'il l'ait fait d'une façon qui n'a
rien de commun avec la notion catholique du développement du dogme. Cf.
Abd-el-Jalil, Aspects
intérieurs de l'Islam, pp. 18-22. Le P. Abd-el-Jalil montre bien la
conséquence de « la pensée - peut-être plus affective que rationnelle
(chez les Musulmans) - que tout est contenu non seulement dans la parole
d'Allah, mais encore dans son édition arabe, qui est définitive, le
Coran » (op. cit., p. 30).
Abd-el-Jalil,
op. cit., pp. 31-35.
Gardet-Anawati,
op. cit., p. 24.
Id., op. cit., pp. 393-394.
Abd-el-Jalil,
op. cit., p. 21.
Gardet-Anawati, op. cit.,
p. 88.
Cf. Lumière et Vie, n. 25, janvier 1956, pp. 121 seqq.
II ne faut pas oublier que le texte du Coran n'a été fixé définitivement
qu'au IIIe siècle de l'hégire, environ 250 ans après la mort de
Mohammed.
Moubarac,
Op. cit., pp. 121-122.
Id., op. cit., pp. 128-129.
Cf. Jacques Jomier, O. P.,
Bible et Coran, éd. du Cerf, 1955, toute la plaquette, et
particulièrement p. 117.
Pour le chrétien. Dieu est à la fois « Unique », parce qu'il n'y a pas
d'autre Dieu que lui, et "Un » dans la Trinité des Personnes.
« L'intelligence doit (. . .) reconnaître et
proclamer (1') Unicité (de Dieu) de telle manière que - si l'on s'en
tient aux croyances et pratiques de l'observance officielle et de
l'enseignement classique de l'Islam - c'est du même coup l'affirmation
d'une transcendance séparée et d'une inaccessibilité tout à fait absolue
de Dieu. Aucune faveur divine ne peut donc - dans cette ligne officielle
de la doctrine islamique - rendre l'homme « capax Dei », apte à la
communication du mystère de Dieu et à la participation à sa vie. La
création n'existe que pour adorer, attestant, par son existence même, la
séparation d'avec le Créateur et la négation de toute analogie avec lui
». P. Abd-el-Jalil,
Aspects intérieurs de l'Islam, p. 191.
P.
Abd-el-Jalil, L'Islam et nous, p. 17.
Cf. Id., Aspects intérieurs de l'Islam, p. 54.
P. Abd-el-Jalil, Aspects
intérieurs de l'Islam, pp. 39-40
« Le salut individuel (...) a pour critère l'attestation de l'Unicité
de Dieu sans Associé et de la Mission de Mohammed, ultime envoyé pour
avertir les hommes et leur rappeler leur pacte pré-temporel avec lui »,
Abd-el-Jalil, Aspects intérieurs de l'Islam, 185-186.
L. Gardet, « Les actes et
le salut de l'homme selon l'Islam », dans Lumière et Vie, 5,
janvier 1956, p. 61.
Cf. Abd-el-Jalil,
L'Islam et nous, p. 18 ; L.
Gardet, « Les Actes et le Salut de l’homme selon l'Islam », p.
61.
L. Gardet,
op. cit., p. 73, note 34.
Cité par le P. Abd-el-Jalil,
L'Islam et nous, p. 45, note 42.
L. Gardet,
op. cit., p. 61.
Lumière et Vie, janvier 1956, num. 25, p. 49-74.
Id., op. cit., p. 72, note 16.
Id., op. cit., pp. 53-54.
Id., op. cit., pp. 56-57.
P. Abd-el-Jalil, L'Islam
et nous, p. 20.
P. Abd-el-Jalil,
op. cit., pp. 37-38.
L. G., op. cit., pp. 59-60.
P. Abd-el-Jalil, L'Islam
et nous, p. 38.
L. G., « Les Actes et le salut de l'homme en Islam », p. 70.
Abbé Monchanin, cité par P.
Abd-el-Jalil, L'Islam et
nous, p. 9.
Abd-el-Jalil,
op. cit., p. 9.
Abd-el-Jalil, Aspects
intérieurs de l'Islam, p. 64.
Id., op. cit., p. 210, note 69.
Id., L'Islam et nous, p. 65.
Abd-el-Jalil, op. cit., p. 9.
Cette citation et les suivantes, pour lesquelles aucune référence n'est
indiquée, sont empruntées à une documentation strictement privée.
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