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(Nova et Vetera, N° 1 janvier-juin 2005
Dans son
livre Que votre joie soit parfaite, l’ancien maître général
des dominicains, Timothy Radcliffe, constate qu’il « existe une profonde
méfiance vis-à-vis de quiconque prétend enseigner ». Partout, dit-il, on se
méfie des mots, au point que la défiance à l’endroit de la parole d’autrui
dresse un obstacle majeur à l’annonce de l’Evangile. Aussi Timothy Radcliffe
invite-t-il à favoriser une « discipline de la vérité », à porter une
attention renouvelée aux paroles entendues comme aux paroles utilisées, à
promouvoir un bon usage des mots, afin qu’ils révèlent et exposent plutôt
qu’ils ne subvertissent et manipulent. Il accepte ainsi l’idée que « l’usage
vicié de la parole est la première cause du péché. En conséquence, l’Eglise
est, et doit être, une école de philologie, une académie du soin des mots. »
L’idée peut
surprendre. Mais il n’est pas impossible que le diagnostic soit correct et
que l’annonce de l’Evangile se heurte bel et bien à une crise du langage,
laquelle n’est qu’une forme d’une crise plus générale : celle de la
transmission. Or un tel diagnostic concerne au premier chef la philosophie,
car c’est à la philosophie de rendre compte de la nature des mots,
d’expliquer pourquoi ils peuvent ainsi s’ériger en obstacle, ou d’indiquer
quelques voies possibles pour qu’ils retrouvent leur fonction première.
C’est que
la crise n’est pas nouvelle. Le roman Nineteen-eigthy-four de George
Orwell déjà nous avait appris la portée des manipulations lexicales, ces
rails mécaniques conduisant la pensée de l’auditeur à une conclusion à
laquelle il n’aurait jamais souscrit sans cette manœuvre. C’est le procédé
usuel de la publicité. On assure par exemple que « la lessive Y lave plus
blanc » ; le slogan utilise un comparatif, lequel exige normalement un terme
de comparaison. Il suffirait d’une attention aux mots pour déjouer le
stratagème : « La lessive Y lave plus blanc que quoi ? » Mais comme on n’a
jamais été capable de répondre à cette question, la formule roule toute
seule, de manière mécanique et irrationnelle.
De tels
procédés sont aujourd’hui largement utilisés par les medias et usuels chez
certains responsables politiques. Dans un discours, il suffit par exemple
d’insérer le terme « terrorisme » qui fait fonction de clochette de Pavlov,
pour faire saliver d’indignation par sa référence aux véritables terroristes
et à leurs attentats aveugles. La formule « terrorisme intellectuel »
fonctionne alors toute seule et suffit à discréditer toute pensée un peu
robuste. On pouvait lire récemment sous la plume d’un député l’expression
« terrorisme écologique », utilisée dans le but de faire frémir, alors
qu’elle épinglait seulement des avocats du WWF un peu trop procéduriers.
Il n’est
pas certain toutefois que de tels artifices entraînent les convictions sur
une durée très longue. Si c’était le cas, on le saurait, et le langage
jouirait d’une même efficacité si on le faisait servir de nobles causes. Or
les tentatives de ce genre dysfonctionnent. Dans le cas de violences des
jeunes par exemple, il ne suffit pas d’organiser quelques journées de
discussions sur le thème pour juguler le phénomène : comme on n’éduque pas
avec des mots, de simples séminaires sur la violence s’avèrent insuffisants
pour stabiliser les comportements.
Mais alors
pourquoi continue-t-on à croire possibles ces deux entreprises – celle de la
manipulation d’une part, celle de la pseudo-éducation par les mots d’autre
part, dont n’est pas exempte une certaine rhétorique religieuse ? L’une et
l’autre reposent sur cette même conviction, erronée, que les mots
constituent et déterminent la pensée.
Je voudrais
analyser ce préjugé en montrant que la relation qui unit la pensée et le
langage est sans aucun doute un fait, mais qu’il existe deux interprétations
différentes de ce fait, deux rapports au langage qui règlent nos
comportements : l’un est matérialiste, l’autre humaniste. Le premier
représente une menace : c’est le piège des mots ; le deuxième est une
urgence : c’est le soin des mots.
1. Quand le langage menace la dignité humaine
Le
présupposé de cette double entreprise est en fait un préjugé matérialiste :
la pensée se réduirait aux signes matériels qui la manifestent. On imagine à
tort qu’une modification des mots provoquerait alors la réaction escomptée.
1.1. Quand le langage
menace la liberté
La presse
nous informe par exemple du fait que, lors d’une grande manifestation, la
police a fait usage de « balles de caoutchouc ».
Le mot « caoutchouc » résonne comme la clochette de Pavlov, et l’on se
rassure soi-même en imaginant que ces projectiles ne présentent aucun
danger, jusqu’à ce qu’un événement survienne qui rappelle qu’ils peuvent
blesser et même tuer : il s’agit en réalité de billes d’acier enrobées d’une
couche caoutchoutée. Le simple usage du terme assoupit l’esprit, lequel
s’avère alors incapable de percevoir combien ces balles peuvent être
brutales : à l’instar de la chose même, on a enrobé le mot pour en
désamorcer le danger potentiel.
Les
exemples sont légions de ces mots-piégés qui entraînent la conviction de
l’auditeur par la mésinformation véhiculée par le vocable. La pratique prend
même des proportions inquiétantes, depuis qu’elle est amplifiée par les
médias, et que l’homme moderne se transforme en un « être informationnel » :
influencé par l’information dispensée de l’extérieur, son comportement se
réduit à une réaction face aux incitations du monde : c’est ce monde
extérieur qui lui sert de rails pour l’action, et non la réflexion
rationnelle et intérieure. Les manifestations contre la guerre en Irak
furent toutes les mêmes dans le monde entier, jusqu’aux plus jeunes écoliers
qui sont descendus dans la rue alors qu’ils apprenaient dans le même moment
qu’une guerre se préparait et qu’il existait un pays, nommé Irak, dont ils
ne s’étaient jamais souciés auparavant.
Dans
Anna Karenine, Tolstoï a décrit les prémisses de cet « homme
informationnel » : « Il ne changeait pas d’opinion, c’était l’opinion qui
changeait en lui, imperceptiblement et à son insu. D’ailleurs il n’avait pas
choisi ses opinions politiques, elles lui étaient venues automatiquement
tout comme, loin de choisir un chapeau ou un vêtement, il prenait
automatiquement ce que tout le monde portait. »
L’individu
ainsi décrit est à la fois hyperindividualisé et ultra-socialisé : il se
prétend libre, alors que chacun écoute la même musique, achète le
même disque, regarde les mêmes films, s’intéresse aux mêmes jeux télévisés,
mange la même nourriture, et réagit avec la même émotion aux mêmes
événements, tout en ayant le sentiment d’être lui-même à l’origine de son
propre choix.
La
manipulation des mots menace d’autant plus la liberté, qu’elle utilise le
langage de la liberté.
1.2. Quand le langage
menace la pensée
Le
développement spectaculaire de ces techniques manipulatoires est donc fondé
« sur l’idée que l’on peut modifier le comportement d’autrui et que ces
transformations peuvent être obtenues sans interventions conscientes de ceux
sur qui elles sont utilisées. »
De telles manipulations présupposent que la pensée se réduit aux signes
matériels qui l’expriment. Chacun peut en effet observer l’unité qui attache
la pensée aux mots : il est impossible de penser la moindre phrase, même la
plus banale, sans avoir recours à des mots, car aucune idée ne se laisse
conceptualiser sans langage. Constatant cette indéniable unité entre le mot
et l’idée, certains linguistes furent tentés, hélas, de faire un pas de plus
en éliminant tout élément de pensée afin de la réduire aux mots : il
suffirait à leurs yeux d’analyser la structure physique du langage pour
montrer que la pensée serait soumise aux lois nécessaires de la mécanique.
Comme le déclare par exemple Emile Benveniste, le linguiste « estime qu’il
ne pourrait exister de pensée sans langage, et que par suite la connaissance
du monde se trouve déterminée par l’expression qu’elle reçoit ».
On est
alors conduit à trancher de graves questions sur l’autorité de simples
termes qui pilotent mécaniquement la pensée de l’auditeur, lequel, détourné
de s’occuper des choses, se contente des mots. Dans la
question du prélèvement des cellules souches embryonnaires et donc
l’expérimentation sur les embryons humains issus de la Fécondation in vitro,
sur laquelle le peuple suisse est appelé aux urnes en novembre 2004, le
rapport explicatif du Conseil fédéral évite la question du statut des
embryons humains, lesquels sont seulement désignés par le terme « embryons
surnuméraires ». Le problème de fond consiste à savoir si l’on doit accorder
le statut de personnes à ces entités biologiques : l’enjeu est considérable
et exige un patient travail d’analyse. Cependant, sitôt qu’on qualifie
l’embryon de « surnuméraire », on a subrepticement coupé court au débat. Qui
dit « surnuméraire » entend « en surnombre ». Mais en surnombre par rapport
à quoi ? On ne le dit jamais. (Il en va comme de la publicité de tout à
l’heure pour la lessive qui lave plus blanc.) En réalité, il s’agit
d’embryons humains dont on ne sait trop que faire, au motif qu’ils ne
peuvent pas être « immédiatement implantés » comme l’exigerait pourtant
l’art. 119 de la Constitution suisse. Mais réfléchissons : il arrive que des
personnes se trouvent en surnombre par rapport aux places disponibles dans
une salle, mais jamais on ne les dira en surnombre à titre de personnes.
Qualifier certains embryons de « surnuméraires », tranche donc a priori la
question, puisque un être surnuméraire n’est jamais une personne : il
paraît dès lors saugrenu ne serait-ce que d’imaginer reconnaître à des
embryons « surnuméraires » la dignité due à des personnes, puisque cette
dernière éventualité est exclue a priori par le simple usage du mot. Les dés
sont pipés. Voilà l’un de ces « mots piégés » qui contraint l’esprit et
l’emprisonne dans le jeu mécanique du langage.
1.3. Quand le langage
menace le lien social
Même si
elle existe à haute dose, cette manipulation du langage n’est cependant pas
si discrète : assez vite chacun se rend compte du subterfuge ou du moins le
pressent et génère aussitôt de multiples stratégies de protection. Or ces
résistances s’avèrent parfois si disproportionnées qu’elles contribuent à un
repli sur soi individualiste de tous ceux qui ne savent faire le départ
entre manipulation et information. L’un des principaux effets pervers des
manipulations lexicales est donc la méfiance sociale, et plus radicalement
la mise en doute systématique de la parole d’autrui, comme le soulignait
Timothy Radcliffe : pour éviter le risque d’être manœuvré, on évite
d’adhérer à quelque parole que ce soit. La conscience individuelle tend
alors à rompre la communauté des esprits constituées par le langage. De là
ce comportement paradoxal décrit par les sociologues : « La méfiance à
l’égard des médias, tout en continuant à s’en nourrir, l’indifférence à la
publicité, tout en continuant à consommer, le rejet de la politique, tout en
se passionnant pour ce qui s’y déroule, font de nous des êtres paradoxaux,
cultivant la séparation sociale comme garantie d’une intégrité devenue un
idéal impossible à atteindre. De là vient sans doute le succès d’un nouveau
modèle de communication et de lien social, où l’homme moderne est
extrêmement socialisé du point de vue des informations qu’il reçoit et
échange avec son monde extérieur, en même temps qu’il est extrêmement
individualiste dans son refus de convaincre et de se laisser convaincre. »
Il en
résulte une sorte d’atomisation de la société ; la société de masse,
éparpillée en une poussière d’individus, se défait comme une chaîne dont les
maillons se séparent progressivement les uns des autres. La parole de chacun
s’individualise : elle finit par n’être qu’un pur jaillissement, une simple
affirmation de soi, où l’individu prétend être tout seul l’auteur de sa
propre parole. On ne compte plus les phrases qui commencent par un
« Moi-même, personnellement, je pense que… » immédiatement suivie par une
banalité consternante. La parole individuelle se présente comme
exclusivement relative au locuteur qui l’émet, sans référence au cadre
social qui en est normalement la condition de possibilité.
Cette
atomisation individualiste suscite à son tour des réactions multiples, parmi
lesquelles le renouveau nostalgique de sentiments identitaires. Les
individus méfiants rêvent à nouveau de se sentir ensemble dans une
communauté : mais au lieu d’une authentique société rationnelle et la
distance qu’elle requiert, ils visent un idéal fusionnel purement
émotionnel. Cette tendance trouve une expression langagière dans la mode des
graffitis et des tags, ces sortes de signatures stylisées, qui couvrent de
couleurs fluorescentes les murs des églises, les portes des W.-C., les
vitrines de magasins, les affiches électorales et les passages sous-voies.
Ce qui meut les auteurs de tags, nous dit-on, c’est leur volonté de rompre
avec l’anonymat. Puisque notre société sombre dans un manque d’originalité,
il s’agit d’échapper à l’uniformité par quelque chose qui distingue, par une
création personnelle et authentique ! Or qu’y a-t-il de plus authentique
qu’une signature ? Une signature, c’est la marque inimitable de la personne,
à la manière d’une empreinte digitale ou de la rétine. Chacun veut être
original au vu et au su de tous et c’est pourquoi il appose sa signature aux
endroits fréquentés. Mais, paradoxalement, ces signatures sont illisibles :
ce sont des simulations de signatures. Arrêtez-vous un moment et essayez de
lire : vous verrez qu’elles ne sont reconnaissables que pour ceux, peu
nombreux, qui les connaissent déjà. C’est dire qu’elles sont
auto-référentielles. Au fond, parce qu’il n’y a pas de message intelligible
mais un simple signe, c’est au sein d’un groupe très restreint que pareils
graffitis sont signifiants. Tant et si bien qu’on ne voit pas à quelles fins
tend ce navrant exercice : à quoi sert-il d’être reconnu par ceux qui vous
connaissent déjà ?
Ce rapide
survol montre que tout changement de langage implique un changement de la
manière dont l’homme conçoit sa place dans la société et dans le monde.
Est-ce à dire que le langage est par lui-même constitutif de sens ? Que
c’est en organisant des « talk-shows » sur la violence qu’on jugulera les
phénomènes de violence ? Pour en juger, il faut prendre les choses d’un peu
plus haut et s’interroger sur la signification humaine du langage.
2. La signification humaine du langage
2.1. Le langage,
expression de la dignité humaine
Quand il
traite du langage,
Aristote le fait de façon inattendue : il en parle dans le chapitre du
Traité de l’âme
consacré à l’ouïe et au son. La parole, c’est d’abord un son qu’on
entend. Alors que les sens se distinguent par leurs organes (l’œil pour la
vue, l’oreille pour l’ouïe, etc.), il n’existe pas d’organe propre de la
parole. On voit avec les yeux, on sent avec le nez, mais aucun des organes
n’a pour fonction propre le langage : parler se fait avec la bouche, les
dents, les cordes vocales, la langue : « A proprement parler, il n’y a pas
d’organes de la parole ; il y a seulement des organes qui sont fortuitement
utiles à la production des sons du langage. (…) La parole n’est pas une
activité simple produite par des organes biologiquement adaptés à cette
fonction. »
La fonction des dents est de mastiquer, celle du palais et de la langue, de
goûter des saveurs, et le langage vient comme s’immiscer à l’intérieur de
ces fonctions organiques pour les faire servir à un but différent de celui
auquel elles sont destinées. Comme pour les doigts, qui ne sont pas d’abord
des organes propres à jouer du piano, le langage se surimpose aux fonctions
biologiques, les détourne de leur but propre pour les faire contribuer à
l’articulation de la parole : « Physiologiquement, la parole est une
fonction surimposée ou, plus précisément, un groupe de fonctions qui empiète
sur les autres. Elle tire tout le parti possible d’organes et de fonctions
nerveuses et musculaires, qui ont été créés et se sont maintenus pour des
fins très différentes de la sienne. »
Tout se
passe comme si une faculté transcendant le corps s’immisçait pourtant dans
les fonctions organiques pour les faire servir à une fin plus haute que
leurs seules fonctions vitales. La production de la voix, qui n’existe que
chez certains animaux, se fait grâce aux cordes vocales, mais n’est pas
encore une parole, laquelle apparaît avec l’homme seulement.
Il ne suffit pas d’un son vocal pour que celui-ci ait une signification
intelligible. La toux, par exemple, est un effet physique qui joue le rôle
d’indice d’un problème de santé ; mais la toux n’est pas un langage, parce
qu’elle n’est pas un signe doté de sens.
Quand donc
un vivant met à disposition certains organes vitaux dotés de fonctions
biologiques déterminées (l’air est respiré d’abord pour entretenir la vie),
c’est par un usage surimposé qu’il l’utilise pour donner de la voix : cette
sorte de luxe sans lequel la vie biologique resterait néanmoins possible. Si
donc l’appareil vocal utilise des organes destinés par nature à d’autres
fins, il faut en conclure que le langage articulé n’a pas d’organe propre.
Aristote
eut l’audace de tirer la conclusion qui s’imposait : alors que les bêtes
éprouvent des sentiments et des besoins à exprimer, l’homme seul a quelque
chose à dire : il est le seul animal capable de prononcer une parole
intelligible liée à une faculté non-observable. Cette faculté a chez lui un
nom : l’intellect. Parce que cette faculté intellectuelle est de l’esprit,
parce qu’elle est incorporelle, elle échappe de soi à toute expérimentation
scientifique : pour en connaître la nature, il faut une analyse
philosophique qui démontre que l’intellect n’a pas d’organe, mais qu’il
exerce pourtant son activité vitale en dépendance extrinsèque à des organes
corporels. La parole devient ainsi le témoin de notre admirable constitution
humaine. Puisque l’intellect est incorporel, il opère sans organe corporel :
de même qu’il n’y a pas d’organe propre de la pensée, de même on ne trouvera
pas d’organe propre au langage humain.
Mais
Aristote évite l’écueil du dualisme, qui imagine à tort que l’esprit ferait
usage du corps à titre instrumental. Nous éviterons aussi cet écueil : pour
nous le corps fait partie intégrante de la personne au point que tout est
biologique en lui, sauf l’organisation qui le structure. L’intellect est une
cause produisant chez l’homme la faculté de parler, et cette faculté lui est
acquise précisément pour que l’homme puisse atteindre sa fin. Ce qui
nous paraissait d’abord un luxe devient ainsi la condition de possibilité
d’une vie proprement humaine : le langage révèle l’éminente dignité de
l’homme, horizon de la vie de l’esprit et de la vie biologique, un homme
doté d’un intellect qui transcende la production physiologique des mots,
mais qui ne peut pourtant exercer son activité que par leur truchement.
2.2. Le langage,
condition de la liberté humaine
Cette
analyse philosophique rejoint le sens commun. Ce qui frappe tout
observateur, c’est en effet la disette des graphies et des sons du langage
par rapport à la richesse des significations. En français par exemple, un
« coin » est un angle formé par des lignes, mais c’est aussi un outil
servant à fendre le bois, un morceau d’acier utilisé pour frapper une
monnaie ; on parlera aussi d’un coin de terre, d’un coin perdu, regarder du
coin de l’œil, etc.
Il existe un seul mot pour une multitude de sens. Alors que la
quantité des significations paraît indéfinie, nous ne disposons que d’un
nombre limité de signes linguistiques pour les signifier. Cette
disproportion entre le signe et le signifié n’est pas seulement
quantitative, elle est surtout qualitative : il existe une
incommensurabilité entre le sens et son support matériel qu’est le mot. La
pauvreté des sons et des graphies par rapport à l’indéfinie richesse des
significations, est un fait de première importance qui suggère que « dans le
langage, la pensée reste par nature essentiellement autre que son
moyen de communication ».
L’invention
incessante de nouveaux termes, les innombrables néologismes, les emprunts à
d’autres langues montre à quel point la pensée se sert de la langue, car
« il n’y a aucun rapport à établir entre la nature des catégories de
l’esprit et le nombre ou la complication des catégories grammaticales. »
Cette
hétérogénéité radicale entre la pensée et la parole qui lui est pourtant
unie, indique que s’interpose entre les deux une véritable puissance
créatrice de sens : cette instance de liberté, c’est à nouveau l’esprit.
Wilhelm von Humboldt avait déjà observé que l’invention permanente du
langage rend possible l’activité langagière ou, comme l’écrit le linguiste
Noam Chomsky, « la parole n’est pas une chose placée devant nous qu’on
puisse embrasser du regard dans sa totalité ou communiquer progressivement
par morceaux ; il faut plutôt la concevoir comme un éternel producteur de
soi-même (ein sich ewig erzeugender), où les lois de la production
sont déterminées, tandis que l’étendue et, dans une certaine mesure, le mode
même de la production demeurent entièrement indéterminés. »
Tout invite
à reconnaître dans la constitution du langage une véritable production
créatrice, c’est-à-dire « l’aptitude proprement humaine d’exprimer de
nouvelles idées et de comprendre des pensées exprimées de manière
entièrement nouvelle, dans le cadre d’un langage institué, c’est-à-dire d’un
langage qui soit un produit culturel soumis à des lois et à des principes
qui, pour une part, lui sont propres et, pour une autre part, reflètent les
propriétés universelles de la pensée. »
Les
graffitis et les tags de tout à l’heure, témoignent eux aussi de cette
recherche créatrice, mais ils en témoignent en creux, puisqu’ils méprisent
en fait les lois du langage : leurs auteurs souhaiteraient faire
l’économie du détour long et fastidieux de la langue, de sa syntaxe et de
son orthographe, alors que ce détour est tellement humain. Ils oublient que,
si les hommes inventent leur langage, c’est seulement au sein de structures
qui leur sont transmises, et en dépendance de mœurs langagières qu’ils
doivent commencer par assimiler. Puisque le langage est ce donné qui
existe avant nous, la liberté s’en empare, et le fait servir à son propre
dessein. Tels sont les ingrédients de toute liberté : de même qu’un
alpiniste n’ouvrira jamais de nouvelles voies sans apprendre à maîtriser
techniquement les dangers et à respecter la montagne, de même l’originalité
d’une pensée ne s’exercera que dans le respect technique de la grammaire, de
la syntaxe et des plus modestes signes matériels. L’apprentissage de la
liberté n’est donc ni pure spontanéité du désir, ni pur apprentissage
mécanique des mots. S’il était une pure spontanéité, il conduirait à
l’esclavage des passions intérieures et à la brutale affirmation de soi, à
la violence verbale et, probablement, à la violence tout court. S’il était
un pur mécanisme, le monde de George Orwell constituerait une menace
permanente, à l’instar de toute manipulation médiatique ou politique. D’où
l’urgence d’une troisième voie qui consiste à développer, dès l’enfance,
cette capacité de créer des significations en se soumettant aux lois du
langage.
Car si
l’usage du langage est naturellement novateur, c’est au sein d’une langue
maternelle déjà constituée : tout homme s’ingénie ainsi à réinventer la
langue dans l’acte même où il se l’approprie : « Qu’il s’agisse de parler
une langue ou simplement de la comprendre, il faut inventer. Tout esprit un
peu réfléchi a même souvent conscience de tout ce que son interlocuteur
devrait inventer pour comprendre vraiment le sens de ses paroles, tandis que
lui-même sent combien les mots dont il use sont loin d’exprimer tout le sens
qu’il voudrait y mettre. »
Loin d’être
un luxe, comme on l’imaginait au début, le langage manifeste au contraire la
manière proprement humaine de vivre librement. Aussi l’apprentissage de la
liberté se joue-t-il au plus profond de cette expérience de l’esprit, à
condition que, dès sa plus petite enfance, le petit d’homme s’adonne à la
langue maternelle et la maîtrise tout à la fois. Tel est le moyen le plus
efficace d’éviter l’enfer de Nineteen-eighty-four. Un tel réalisme
ainsi évite d’un double écueil : et celui de prétendre réinventer tout le
langage dans une tentation d’angélisme, et celui répéter servilement les
mots sans les retremper aux sources vivifiantes de l’esprit.
2.3. Le langage,
condition de la vie en société
Mais,
objectera-t-on, les formes matérielles du langage ne sont pas fixées, et la
diversité des langues montre assez que celles-ci sont contingentes et
conventionnelles.
En fait,
nous retrouvons ici le paradoxe du langage : il y a comme une nécessité
pour la pensée de s’exercer dans un langage, lequel ne s’actualise jamais
que dans la contingence des différentes langues. Les langues sont
conventionnelles, mais le langage est naturel. Il est naturel
pour la pensée de s’incorporer dans un langage, dont les formes
linguistiques, elles, sont conventionnelles.
Ce que nous
disons ici de la langue s’articule avec ce que nous dirions de la société.
Si l’homme est le seul animal parlant, c’est qu’il est le seul animal vivant
en société : sans langage, la vie sociale serait impossible. Un texte tiré
de la Politique d’Aristote le souligne avec clarté : « Que l’homme
soit un animal plus politique que les abeilles ou les autres animaux
grégaires, c’est évident. La nature, comme nous l’avons souvent dit, ne fait
rien en vain, et l’homme est le seul animal qu’elle ait doué de langage. Or,
alors que la simple voix, qui n’est une indication que de plaisir ou de
douleur se trouve naturellement en d’autres animaux (car leur nature est
capable de percevoir le plaisir ou la douleur et d’en informer les autres,
mais ne va pas au-delà), la faculté de parler a pour fin de dire ce qu’il
est expédient ou inexpédient de faire, donc aussi de dire ce qui est juste
ou injuste. Et il est caractéristique de l’homme que lui seul ait quelque
sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste ou autres choses
semblables. Les associations d’êtres vivants qui perçoivent ces distinctions
forment une famille et un Etat. »
La question
du langage est liée à celle de la société, car l’un et l’autre sont
naturels, même si leurs formes contingentes sont diverses. La finalité
du langage est donc aussi ‘politique’ : l’homme parle, parce qu’il lui faut
parler pour être homme, c’est-à-dire pour vivre et se développer au sein
d’une famille et dans un tout social. C’est l’usage des propositions
langagières qui rend possible cette vie en commun selon la justice,
c’est-à-dire une vie en société hors de laquelle l’homme ne saurait
atteindre son complet épanouissement ; grâce au langage, l’homme vit en
société et non en bandes ou en troupeaux : « Il faudra admettre en même
temps la présence dans cet animal spécial qu’est l’homme, d’un pouvoir de
penser (qu’on le nomme intellect ou autrement) qui ne puisse s’exercer
pleinement hors du corps social lié par le langage. »
3. Conclusion
Notre
analyse philosophique du langage a mis en évidence les dimensions
essentielles de l’homme : son unité substantielle, puisque le corps matériel
fait partie intégrante de la personne, comme la matière du signe
linguistique fait un avec son sens qui s’en distingue. Nous avons rencontré
les deux opérations proprement humaines, l’activité de pensée d’une part,
qui a besoin des mots pour s’exercer, et la libre volonté d’autre part, qui
manifeste une formidable capacité d’invention dans la reprise nouvelle des
mots anciens. Enfin, le langage renvoie à la structure naturellement
politique de l’homme, car la langue est maternelle et sociale : comme une
mère conçoit son enfant, nous aussi nous concevons les choses dans le sein
maternel du langage.
Il serait
surprenant que la Parole de Dieu, qui se dit avec les mots humains, ne
vienne pas à la rencontre pas cet étonnant mystère de l’homme, et que
l’annonce de l’Evangile puisse s’exonérer des exigences de nature humaine et
d’un juste usage des mots.
Car comment rendre accessible à l’homme
d’aujourd’hui les trésors du patrimoine chrétien ? Comment affronter la
crise générale de la transmission ? La nouvelle évangélisation suppose en
premier lieu que l’on s’insurge contre cette sorte de défaitisme culturel
qui prétend que les mots humains, atteints par l’usure et la fatigue,
devraient disparaître, qu’ils devraient être changés, et que la dogmatique
ou la morale devraient en réinventer à chaque époque, on croit que « même
les mots sont fatigués. Le prêtre, le prédicateur, l’enseignant ou le
catéchiste, le père et la mère, tous ceux qui cherchent à transmettre,
buttent sur la même usure. Ce n’est pas la moindre des difficultés (…) que
de vouloir redonner une saveur, sinon la vie, à quelques ‘idées heureuses’
de notre métier d’hommes et de baptisés. (…) On se lasse de jouer les
Sisyphe et de remonter les mots à la surface du langage ! Pourquoi
s’obstiner dans une sorte de purisme, voire de fétichisme, sémantique ?
Faut-il s’entêter à maintenir ce que le temps et l’histoire semblent vouloir
éloigner pour toujours ? »
Le défaitisme ici dénoncé par Jean-Louis
Bruguès imagine, à tort, que la nouvelle évangélisation doit inventer un
nouveau langage qui rompe avec l’ancien. Si notre analyse philosophique est
exacte, la voie est peut-être différente : les anciens mots doivent être
chaque fois repris, et transmis en même temps qu’on les réinvestis à chaque
génération : ils doivent être retrempés dans la fulgurance de la pensée ou
traversés constamment par le souffle de l’Evangile. Non ! les mots ne
s’usent pas, parce qu’ils disent le génie de l’homme. Mais il leur faut
retrouver sans cesse leur fonction s’ils veulent devenir des trouées de
lumière : la transmission suppose à la fois le donné et la réinvention.
Or la grâce ne vient pas abolir la nature,
mais la surélever à une hauteur inouïe, et aussi la revigorer dans son ordre
propre ; par conséquent, le lien entre les mots et la grâce sera double.
D’un côté, la grâce leur donne une dignité insoupçonnée par l’humanité :
« Les plus décisifs (d’entre les mots) ont été lestés du poids de la grâce,
quand ils ont été prononcés par le Christ ou par ses saints. L’oubli, ici,
est un appauvrissement, une perte insupportable. Qu’un mot vienne à
s’éteindre, et notre route se fait plus obscure, plus solitaire. En morale,
toute rupture est une tragédie. »
Si la grâce vient renforcer la nature,
d’un autre côté la nature culturelle de l’homme mérite d’être promue pour
elle-même par ceux qui veulent favoriser culturellement l’annonce de l’Evangile.
Comment ? Certaines pistes s’avèrent étonnamment simples.
La sagesse des nations en effet n’a pas
choisi les infructueux et naïfs « talk-shows » sur la violence pour juguler
le phénomène : elle a choisi un autre détour, très modeste, pour éduquer les
enfants à la liberté et à la responsabilité ; on l’a fait notamment par
l’étude rigoureuse de l’orthographe et de la syntaxe, dès la petite
enfance : l’apprentissage de l’usage correct de la langue maternelle a
toujours été un exercice fastidieux, mais, sous son air de ne pas y toucher,
il demeure un moyen privilégié de lutter contre l’incivilité et de forger la
culture. La justification s’en trouve dans le lien étroit qui unit les lois
du langage et l’usage de la liberté : « Que néanmoins il soit possible en
gros de ‘dire la même chose’ dans l’une comme dans l’autre catégories
d’idiomes est la preuve, à la fois, de l’indépendance relative de la pensée
et en même temps de son modelage étroit dans la structure linguistique.
(Aussi le langage est-il) un mélange subtil de liberté dans l’énoncé
de l’idée et de contrainte dans la forme de cet énoncé. »
Certes, la langue et l’orthographe peuvent
évoluer, mais le langage est naturel et les mots importants ne changent
pas : c’est notre inculture qui nous le fait croire :« [Les mots] ne
demandent qu’à servir, à la condition de bien nous en servir. “Mal nommer
les choses ajoute au malheur du monde”, écrivait Albert Camus. A ceux qui,
chargés d’enseigner et de transmettre, aux prêtres et aux parents, je laisse
ce conseil : tenez les mots, retenez-les, serrez leur sens ou le sel
s’affadira, et les chrétiens cesseront d’éclairer leurs semblables
(cf. Mt. 5, 13-16). »
La nouvelle évangélisation et
« l’humanisme se jouent d’abord dans cet allongement de la mémoire. »
François-Xavier Putallaz
Nicolas Lash, cité par
Timothy Radcliffe, Que
votre joie soit parfaite, Paris 2002, p. 35.
L’exemple est repris de Philippe
Breton, La parole
manipulée, Paris 1997, p. 112.
Léon Tolstoï, Anna
Karenine, cit. Philippe Breton, op.cit., p. 109.
P. Breton,
op. cit., p. 180.
Emile Benveniste,
Problèmes de linguistique générale, Paris 1966, p. 25, je souligne.
P. Breton,
op. cit., p. 156-157. Dans l’encyclique fides et ratio,
(n. 31) Jean-Paul II a au contraire insisté sur l’aspect fondamental de
la confiance en la parole de l’autre dans l’accès même à la vérité.
Cette description m’a été littéralement fournie par Jean Romain, à
partir d’un article paru dans La Gruyère du 18 mars 2000.
Les analyses qui suivent sont largement inspirées du beau livre méconnu
d’Etienne Gilson,
Linguistique et philosophie, Paris 1967.
Cf. Aristote, Traité de
l’âme, II, 8, 419b4-421a6.
E. Sapir, Le langage,
Introduction à l’étude de la parole, Paris 1970, p. 12-13
(traduction modifiée).
E. Sapir, op. cit.,
p. 9.
L’exemple est emprunté à Gilson,
op. cit., p. 35.
Etienne Gilson, op.cit., p. 39.
J. Vendryès, Le langage, Introduction linguistique à
l’histoire, Paris 1921, p. 417.
Noam Chomsky, Current Issues in Linguistic Theory, The
Hague 1964, p. 19-20 (traduction d’E. Gilson, op. cit.,
p. 105-106).
Noam Chomsky, Le langage
et la pensée Paris 1969, p. 19
(traduction modifiée).
Etienne Gilson, op. cit.,
p. 109.
Voilà une autre forme du lien qui unit l’absolu et le relatif, si
caractéristique de la condition humaine ; cf. Georges Card.
Cottier, Sens du relatif
et relativisme, dans Nova et Vetera 79 (2004) t. 3, p. 59-67.
Aristote, la Politique
I, 2, 1253a 6-19.
Etienne Gilson, op.cit.,
p. 119.
Jean-Louis Bruguès, Précis
de théologie morale générale, t. 2-1, Anthropologie morale, Paris 2002,
p. 7.
J.-L, Bruguès, ibid., p. 8.
Emile Benveniste, La
forme et le sens, in : Actes du XIIIe congrès des Sociétés de
philosophie de langue française, Neuchâtel 1966, II, p. 29-30.
J.-L, Bruguès, ibid.,
p. 8.
J.-L, Bruguès, ibid.,
p. 8.
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