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«...Il faut avoir été Israël, ou s'être
penché
avec un particulier amour sur Israël,
pour en pénétrer l'incommensurable, et le mystère,
et le déchirement.»
Geneviève Fondane à Jacques Maritain,
19 octobre 1945
On ne
cherchera dans ces pages rien de nouveau. Seule la lettre que nous publions
à leur suite est inédite. Nous avons seulement tenté de retracer dans sa
vérité, sa pureté et sa densité le témoignage que Geneviève Fondane a laissé
de sa vocation et de son itinéraire, à travers ses lettres à ses amis (en
particulier à Jacques et Raïssa Maritain) et quelques notes intimes.
Cette esquisse n'a d'autre ambition que de vouloir faire connaître ce
témoignage discret et prenant, en sachant que de toutes façons il trouvera
son chemin, sans bruit, vers ceux qui sauront le reconnaître et le
comprendre.
*
Geneviève Fondane (née Geneviève
Tissier, en 1904) a confié avoir très tôt, dans son enfance, ressenti
l'appel de Dieu sur elle et avoir reçu «des grâces de prière et de vie
intérieure» qui mettront pour toujours dans son âme un besoin d'absolu et un
attrait singulièrement profond pour la contemplation. Cet appel prendra de
plus en plus la forme d'un appel bien précis à la solitude avec Dieu seul, à
la solitude où Dieu est tout et demande le tout de l'âme pour se donner
«à l'excès». Elle ne cessera pas d'en éprouver l'exigence impérieuse («cette
exigence terrible de Dieu», «la jalousie de Dieu sur moi», dont elle parlera
souvent), alors même qu'elle suivait - pensait-elle - d'autres voies et
croyait s'en détourner. Elle le retrouvera à l'autre bout de sa vie brève et
intense, lourd de tout ce dont cette vie aura chargé son cœur magnanime et
généreux.
«Seigneur -
note-t-elle dans son Journal en 1946 - (...), je me présente devant vous en
tenant fermement tous ceux que je ne veux pas lâcher, tous ceux que je veux
précipiter avec moi: les juifs, les communistes, les autres... Me voici avec
eux tous, et j'éprouve moins d'angoisse. Mon Dieu, je ne serai seule devant
Vous, seule avec Vous, que lorsqu'ils auront passé devant moi, lorsque je
Vous les aurai jetés, et que Vous les aurez pris.»
*
Très tôt également elle avait
connu «un désir fou d'amour humain», qui contrariait en elle les exigences
exclusives que l'amour de Dieu peut avoir dans une vie. La sienne serait
ainsi marquée à sa manière par les combats d'un cœur humain aux prises, dans
sa liberté, avec les différents amours qui le réclament tout entier.
En 1926 elle
rencontre le poète et penseur juif venu de Roumanie, Benjamin Wecsler, connu
sous le nom de Benjamin Fondane, qu'elle épouse en 1931. Elle trouva dans
cet amour le bonheur humain. Elle s'ouvrit à la pensée existentielle de
Fondane, dans la lignée de Kierkegaard et de Chestov. Mais plus profondément
encore, dans le poète de l'exil et de l'errance du peuple juif, elle
rencontra et, si l'on peut dire, épousa le mystère d'Israël, sa destinée
singulière et irréductible. À travers la quête philosophique, à travers la
poésie, l'un et l'autre aspiraient à une expérience religieuse vraie. Ils y
étaient en réalité déjà engagés. Ils allaient être conduits jusqu'au bout.
Une amitié
s'était nouée véritablement entre Benjamin Fondane et les Maritain en 1936
sur le bateau qui les ramenait d'Argentine. Cette amitié est bientôt
partagée par Geneviève, pour qui elle sera décisive. Peu après la
déportation de son mari et son retour à la foi catholique, elle notera, en
pensant aux années d'avant-guerre: «Dans ma nostalgie du catholicisme,
influence non négligeable des Maritain, de l'atmosphère de pureté et de
ferveur qui les entoure et où je me sentais bien.»
*
Benjamin Fondane, ayant pris la
nationalité française en 1938, est mobilisé en février 1940. Geneviève et
son mari sont séparés. «C'est dur d'être éloignés si peu que ce soit les uns
des autres, quand on voudrait tant vivre ensemble les angoisses, les
espoirs, les dangers... Mais nous ne devons pas nous plaindre. Qu'est notre
séparation en comparaison du cauchemar d'angoisses et de souffrances que
vivent d'autres...» (26 mai 1940). Elle ajoute: «(Mon mari) est plein de
confiance, de foi, dans l'issue d'une guerre qui met en jeu plus que nos
vies.»
En juin,
Fondane est fait prisonnier à Sens. Il s'évade. Il est repris deux jours
plus tard, puis libéré pour raisons de santé et soigné au Val-de-Grâce. Les
démarches entreprises par Maritain dès juillet 1940 pour le faire passer aux
États-Unis resteront vaines. Fondane vit les années de l'occupation à Paris,
dans son appartement de la rue Rollin sur la Montagne Sainte Geneviève, non
loin des Arènes, avec sa femme et sa sœur, refusant de porter l'étoile
jaune.
En mars 1944,
il est dénoncé comme Juif et arrêté avec sa sœur Line. Tous deux sont
envoyés au camp de Drancy. Des démarches de ses amis Paulhan, Cioran et
Lupasco auprès de l'occupant obtiennent sa libération, mais non pas celle de
Line. Fondane refuse d'abandonner sa sœur. Le 30 mai, ils font partie du
dernier convoi vers Auschwitz, à la place de déportés en provenance de
Marseille dont le train n'était pas arrivé.
Pour
Geneviève, le drame qui commence en ce printemps1944 est le drame de la
séparation, de l'inquiétude et de l'angoisse pour le sort de son mari et de
sa belle-sœur. C'est en même temps une nuit intérieure où elle lutte avec
son Dieu, et qui débouchera, à quel prix, sur son retour à la foi.
«Crise
définitive en mars 1944, provoquée par l'arrestation de mon mari...Tout
d'abord, je subordonne ma conversion à la libération de mon mari et de ma
belle-sœur. Puis l'idée de ce marché me répugne. La situation de mon mari
empire, mais je rejette de plus en plus l'idée de voir, dans la grâce que
Dieu m'accorderait en le libérant, un signe de la vérité du catholicisme, et
dans ma conversion un acte de reconnaissance envers Dieu. Dieu ne me doit
rien... alors que je lui dois tout.»
Ainsi, pour
Geneviève Fondane, la croix qui entre dans sa vie et les liens qui
l'attachent indéfectiblement à Israël sont inséparables dans son retour à la
foi.
«J'ai lu et
relu le si beau et si douloureux poème de Madame Maritain, - confie-t-elle à
Jacques Maritain qu'elle a revu à Paris en novembre 1944 et qui lui a donné
à lire le poème de Raïssa, Deus excelsus terribilis -. Combien il me
touche! Oui je connais cette interrogation désespérée, je connais cet
écroulement de tout, devant une souffrance si innommable, devant tant
d'horreurs, que rien, aucune de nos explications, aucune consolation, ne
sont plus valables. Et Dieu, qui sait, se tait. Combien de nuits ai-je
passées à me heurter contre ce mur, ne pouvant que me cramponner
aveuglément à Dieu, du fond de l'abime.» (27 novembre 1944)
«Dieu
ne me doit rien... Je lui dois tout.»
Rarement la
pureté du motif formel de la foi a été vécue dans une telle absolue et
déchirante nudité. C'est la foi d'Abraham, espérant contre toute espérance.
«Jusqu'à quelle profondeur Dieu nous demande-t-il de lui faire confiance, de
croire à son Amour!»
Il ne faudra pas à Geneviève une foi moins épurée pour traverser et assumer
l'épreuve qui est encore à venir.
*
Vient la
Libération. Les démarches multipliées pour tenter de retrouver son mari, sa
belle sœur, ou au moins leurs traces. En vain. Et les mois passent. 19
janvier 1945: «Toujours la même angoisse au sujet de mes absents.» Pourtant
elle garde une espérance tenace, folle, d'un retour de plus en plus
improbable.
24 mai 1945:
«Les jours passent, passent, les listes des libérés s'allongent, le
rapatriement s'accélère, et je ne sais toujours rien de mon mari, rien de ma
belle-sœur, absolument rien... Par contre, les motifs de se torturer
semblent ne pouvoir prendre fin.» C'est l'obsession de tout ce qui s'est
passé dans les camps. Le traitement des déportés mis en quarantaine par les
alliés dans des conditions alarmantes et, malgré les interventions de hautes
personnalités, le silence des autorités russes qui ont libéré les camps
d'Auschwitz et de Birkenau. Le 23 juin, Geneviève ne peut cependant
s'empêcher d'écrire encore: «Merci d'avoir publié le poème de mon mari. Il
en sera heureux à son retour.»
Et le 31 juillet: «Depuis longtemps j'ai envisagé le pire. Si mon mari
revient, ce sera une résurrection d'entre les morts. Si j'espère encore,
c'est que je sais que Dieu peut faire ce miracle. C'est aussi qu'humainement
l'espoir est incroyablement tenace et se nourrit de rien.»
Pendant tout
l'été 1945, l'«attente horrible» est entretenue par des témoignages sans
réels fondements. Selon un déporté rapatrié, Fondane se serait trouvé à
Auschwitz en novembre 1944, ayant bon moral, aurait été transféré début 1945
à Flossenburg où ce témoin l'aurait vu en mars. «...Il ne m'a absolument
rien rapporté de mon mari, pas un mot, pas un geste significatif, pas le
moindre message. Mais les seules images physiques évoquées suffisaient à
être intolérables. Je n'ai pu y échapper qu'en criant à nouveau à Dieu que
j'offrais de partager toutes les souffrances de mon mari. C'est ce qui me
laisse le "droit" de vivre et de dire que je l'aime.» (18 juillet 1945).
Elle est
hantée et torturée par la pensée des souffrances qu'ont eu à endurer son
mari et sa belle-sœur, les imaginant «en proie à des hommes capables de leur
faire perdre leur personnalité, leur contrôle d'eux-mêmes». Peu à peu, et
avec l'aide de Jacques Maritain, son âme se pacifie, s'abandonne au travail
secret de la grâce de Dieu («il y a aussi les moments, fugitifs, où je me
sens façonnée, portée - et il y a aussi toutes ces choses qui s'éclairent
brusquement ou au fur et à mesure, et qui m'éblouissent; tout
particulièrement, de plus en plus, une non-résistance à la souffrance», 1er
mai 1945). Maritain l'a encouragée et l'encourage encore, quand après cela
Dieu de nouveau se cache, à faire un «acte de foi absolu» - dans la ligne de
celui de sa conversion -: «Laissez-vous faire, Dieu vous conduit lui-même.
Fermez les yeux, dans un grand acte de foi, sur toutes les horreurs décrites
par la radio et par les journaux. Soyez sûre que quoi qu'il ait pu
arriver, Dieu a entouré et soutenu Benjamin et sa sœur de ce même amour
souverain qu'il a eu, qu'il a pour vous. S'il vous fait sentir en vous cette
action de sa grâce, c'est pour vous donner une preuve qu'il a enveloppé
d'elle, avec plus de tendresse encore, ceux qui étaient abandonnés des
hommes et que vous chérissez.» (7 mai 1945).
Geneviève
s'offre elle-même chaque jour pour que le suprême abandon des siens se soit
retourné en la rencontre comblante avec le suprême amour, - rencontre
qu'elle n'hésite pas à appeler et à décrire en termes d'«expérience
mystique».
«Pour moi
toute la lutte est dans ces deux réalités: d'un côté, cette souffrance
inhumaine, et les images crues, odieuses, qui m'assaillent de toutes parts;
et de l'autre côté, toute ma foi tendue vers la conviction, la certitude de
l'amour infini et dévorant de Dieu fondant sur mon mari, sur sa sœur, les
enveloppant, les brassant, les pénétrant, ne faisant qu'un avec eux, fût-ce
même à leur insu. La souffrance à son paroxysme, la chute dans le gouffre;
mais c'est la chute dans l'amour infini de Dieu. Vous m'avez dit de faire
cet acte de foi. Que Dieu m'aide à le faire, toujours, toujours. À leur
insu? Je ne crois pas. Tant de poèmes où mon mari a mis toute sa tension
d'âme, me disent qu'il était prêt pour une expérience mystique.» (18 juillet
1945).
«Chère amie,
lui redit encore Maritain sans avoir reçu sa lettre, que pouvez-vous faire
sinon vous retrancher dans la foi et fermer les yeux, accepter la grande
nuit avec la certitude absolue que quoi qu'il ait pu arriver Dieu a pris
soin de lui et d'elle et veillé sur la perfection de leurs destinées et aimé
leurs âmes plus encore qu'il n'a aimé la vôtre, - et desserrer les mains,
laisser tomber tout ce désir de savoir qui vous brûle et vous consume, et
même ce désir et cet effort de les aider par vos propres souffrances, et
tout ce tourment que vous vous infligez. Laisser tout tomber, les remettre,
les donner parce que vous êtes sûre qu'ils sont aimés et aidés absolument,
et que vous ne pouvez pas mieux les aider qu'en les donnant ainsi par un
suprême amour. Et vous contenter (quel mot! pardonnez ma maladresse) d'être
là présente, en croix, offerte vous-même, espérant mais comme Abraham, prête
à la grande joie s'ils reviennent et quand ils reviendront, mais désormais
sans vous tendre au-delà de vos forces et sans vous débattre, dans le calme
déchirant et ténébreux, mais étoilé par la Foi, du sacrifice consommé.» (19
juillet 1945)
*
À travers sa
souffrance, Geneviève est comme connaturalisée à Israël, à la figure
nouvelle de son mystère et de sa destinée qui lui advient en ce XXe siècle.
Elle voit aussi que beaucoup autour d'elle n'ont pas compris vraiment la
signification de ce que vient de vivre Israël dans sa chair et plus encore
dans son âme.
«Il me semble
que malgré toute la chaleur de compassion et de compréhension que mettent
les meilleurs amis à entrer dans la souffrance des Juifs, il faut avoir été
Israël, ou s'être penché avec un particulier amour sur Israël, pour en
pénétrer l'incommensurable, et le mystère, et le déchirement.» (19 octobre
1945)
Maritain a
fait une expérience analogue, de façon peut-être plus amère, dès son premier
retour à Paris en novembre 1944:
«Il y a une
chose que littéralement je ne peux plus supporter, qui me tue, écrit-il
alors à Charles Journet, c'est cet antisémitisme qui fermente encore et qui
sans doute va grandir encore. Ils n'ont pas compris la tragédie divine,
l'horreur sacrée de ce golgotha d'un peuple, même quand ils les ont aidés en
risquant leur vie pour eux. La question reste posée pour eux en termes
ignoblement humains. Pour moi il me semble que j'ai épousé le destin
d'Israël, et il me semble que je serai désormais un Juif errant, sans pierre
pour reposer ma tête. Spirituellement l'exil n'est pas fini.»
Cette étreinte
de Dieu dans l'enfer des camps s'est-elle faite à leur insu, dans
l'abandon apparemment le plus absolu des condamnés, demande Geneviève
Fondane. C'est la question qui est au cœur du mystère de la Shoah. Elle
reste, pour tant de ceux qui l'ont vécu ou qui en ont été touchés au plus
profond d'eux-mêmes, sans réponse. Elle force, du moins, au silence.
Jacques Maritain, lui aussi, en est obsédé. Nuit terrible, qui l'a laissé
incapable pour un temps d'en rien dire, dans laquelle se sont comme emparés
de lui les abimes d'abandon et de détresse où des hommes ont été ensevelis
sans pouvoir seulement deviner le pourquoi, sans que Dieu lui-même semble
entendre leur cri.
Quelle réponse
tenter à une pareille question? Ces mots-là seuls, qui auront été arrachés à
un tel silence, peuvent balbutier quelque chose de ce mystère sans le trahir
et sans le profaner. Nous ne pouvons ici que retranscrire ce qu'écrivent
alors Jacques Maritain et Geneviève Fondane.
«"Jésus-Christ
est en agonie jusqu'à la fin du monde." Nous répétons cela comme des
enfants, sans savoir jusqu'où va cette parole et ce qu'est cette agonie. Il
a été vraiment et complètement abandonné, abandonné des hommes, et de Dieu
qui le chérissait et veillait sur lui avec une tendresse infinie mais
absolument cachée. C'est dans les grandes souffrances et agonies des saints
que nous essayons de déchiffrer cet abandon du Christ, mais les saints ont
leur consolation. Ce qui obsède ma pensée, et là où je vois vraiment et
absolument l'abandon du Christ, c'est l'abandon de tous ces pauvres hommes
qui ne le connaissaient même pas et ne savaient pas qu'ils souffraient avec
lui, dans l'horreur des camps allemands. C'est l'abandon du Fils de Dieu
traité comme un maudit qu'ils ont vécu, unis à lui par leur abandon même et
d'une manière inimaginablement profonde et substantielle - et d'autant plus
aimés, de l'autre côté du voile. D'avoir souffert avec eux, d'avoir été l'un
d'eux, et en même temps de porter en soi le mystère du Peuple élu, et
d'avoir conscience, au point où il l'a toujours eu, du mystère de la Foi et
de l'appel de Dieu, sans parler des grâces d'illumination qu'il a sûrement
reçues pendant sa captivité et dont les grâces que vous avez reçues étaient
la réverbération en vous, il me semble que cela compose pour Benjamin
Fondane, qu'il vous revienne ou non, un admirable, un sublime achèvement de
sa grandeur intérieure et de son œuvre.» (Jacques Maritain à Geneviève
Fondane, 19 juillet 1945)
«Vous me dites
précisément ce qui m'importe plus que tout au monde, lui répond Geneviève.
Ce que vous m'écrivez sur l'abandon du Christ et sur l'union incroyablement
profonde et substantielle de tous ces hommes torturés avec le Christ
abandonné me confirme dans cette conviction que, même si par impossible,
pour mon mari, cette union s'est faite à son insu, elle s'est faite tout de
même, et profondément. Mon mari m'a souvent parlé (c'était pour lui une idée
cruciale) de cet étrange destin de témoin aveugle, du peuple juif. Et comme
il se sentait témoin! Au point de trouver normal, pour ainsi dire
inévitable, d'avoir été arrêté par les nazis. Je n'oublierai jamais sa
phrase: "En vérité, s'il y avait au monde un vrai Juif, un Juif authentique,
qu'ils devaient arrêter, c'était bien moi." Ce rôle de témoin dont je trouve
aussi l'écho dans le poème de Madame Maritain, et dont vous me parlez de
nouveau si profondément, comme il éclaire ces déconcertantes et perpétuelles
persécutions antisémites, et comme il rapproche de nous tous les Juifs, même
ceux qui ne savent plus qu'ils sont le peuple élu.» (31 juillet 1945)
Bien des
années plus tard, Charles Journet, saisi lui aussi par le mystère du mal,
s'interrogera, au souvenir d'une visite au camp de la mort de Majdanek, près
de Lublin en Pologne:
«Dans de
sinistres baraques encerclées de miradors et de barbelés électriques, sont
empilés de pauvres restes humains, de misérables espadrilles, des souliers
de femmes, de petites chaussures d'enfants, on y découvre des fragments de
poupées. On voit un premier modèle de four, une monstrueuse marmite apportée
de Berlin. Puis le bâtiment central en béton, avec les salles de bains
précédant les chambres à gaz, les grands fours parallèles dont chacun se
chargeait par fournées de six cadavres, les rigoles pour recueillir les
graisses et les potasses. Techniquement tout est prévu, même la dalle de
ciment où l'on déaurifiait les dents des cadavres. Dehors, c'est le soir, le
soleil qui baisse se voile dans un nuage rose. Un grand silence sur la
plaine polonaise. À quelques pas devant moi la lourde cheminée carrée, en
briques, construite par les prisonniers eux-mêmes, domine l'édifice; elle
monte dans le ciel comme une sorte de clocher. Tant de pauvres yeux
épouvantés, affolés, l'ont regardée. Ils ont vu la flamme rouge jaillir puis
s'éteindre dans un nuage noir infini. Est-il possible que ces êtres
décharnés, en attendant leur fin horrible dans ce camp de la mort, ne se
soient pas tournés vers le Dieu tout-puissant et infiniment bon pour le
prendre à témoin, pour le supplier de les secourir par quelque miracle dans
leur atroce détresse? Et nulle réponse n'est venue. J'essaie à mon tour de
dire le Pater, de crier pour eux vers le Père qui est dans les cieux, qui a
vu tout cela, et qui est resté muet. Quel mystère! Jusqu'à quelle profondeur
Dieu nous demande-t-il de lui faire confiance, de croire à son Amour!»
*
En septembre 1945, Geneviève
apprend, par la rumeur que ses amis s'efforçaient de lui cacher, le
témoignage, beaucoup plus fiable, d'un jeune médecin rescapé d'Auschwitz, le
Dr Lazare Moscovici, qui a été très proche de son mari pendant trois mois:
Fondane a été emmené vers les chambres à gaz de Birkenau fin septembre 1944.
«Plusieurs heures après, les camions revinrent avec des vêtements qui furent
remis à la désinfection.» Le 5 octobre 1945 elle rencontre elle-même le Dr
Moscovici, qui lui raconte ce que fut la vie de Fondane à Auschwitz, comment
il réconforta jusqu'au bout ses compagnons, tout tendu lui-même, - «dans une
tension d'âme extrême où je le reconnais», écrit Geneviève.
Un autre
témoignage vient, en 1946, compléter celui du Dr Moscovici. Geneviève sait
enfin que son mari a été exécuté le 3 octobre 1944. C'était la veille de Yom
Kippour - le Grand Pardon -, et (à cette époque) le jour de la fête de
sainte Thérèse de l'Enfant Jésus.
Et puis encore
un autre témoignage, dans Les Lettres françaises du 26 avril 1946,
sur les derniers jours de Benjamin Fondane. «Vous savez combien j'ai demandé
à Dieu que mon mari soit mort conscient, lucide et tourné entièrement vers
Lui. J'ai accepté de ne jamais le savoir, en cette vie, pourvu que cela ait
été. Et voici que la Providence m'envoie cet indice. Deux jours dans
l'angoisse de l'attente...» (23 mai 1946) Dans son Journal, Geneviève
précise que son mari «a vécu deux jours sachant qu'il allait être gazé.
(...) Deux jours! il y a temps, pour Dieu, d'attirer une âme à l'Union
parfaite.»
Une lumière
nouvelle brille doucement pour Geneviève. Elle ne supprime pas l'innommable,
elle se lève au-delà de l'horreur; mystérieux accomplissement, en un sens,
de la quête menée par Benjamin Fondane à travers une pensée qui s'égarait en
faisant basculer le «tout est possible à Dieu» dans le sens d'un arbitraire
rendant sans objet l'intelligence et débouchant sur l'absurde, mais qui n'en
était pas moins guidée par un obscur pressentiment qu'au-delà de toutes les
évidences et de tout ce que nous pouvons concevoir, quelqu'un, dans sa
Sagesse qui dépasse nos mesures, nous conduit et nous attend.
*
Un premier
séjour en Alsace, à Kolbsheim, chez les Grunelius, filleuls des Maritain,
pendant le mois d'octobre 1945, lui permet de retrouver peu à peu la paix,
après ces mois, ces années terribles qui l'ont épuisée moralement,
physiquement et nerveusement. C'est «comme un répit, une halte avant de
partir de l'avant» (19 octobre 1945).
Quelques
semaines plus tard, au début 1946, elle quitte Paris, malgré un grand
désarroi intérieur et le déchirement d'abandonner la rue Rollin, où tout lui
parle de son mari, pour aller vivre à Kolbsheim, à l'invitation des
Grunelius, et s'occuper de l'éducation de leurs enfants. Dans ses notes
personnelles elle résume les raisons qui l'ont déterminée à ce changement de
vie: «Il se fait en moi, ici, un travail d'épuration qui n'aurait peut-être
pas pu se faire dans des conditions aussi propices à Paris. (...) Il m'était
absolument indispensable, après avoir vécu pendant 18 ans dans des milieux
incroyants, à peu près totalement coupée des milieux catholiques fervents
(je mets à part mes contacts avec les Maritain qui m'ont été si chers dès le
premier jour), que je vive un certain temps dans une famille profondément
chrétienne.»
La vie à
Kolbsheim est aussi plus favorable à la réflexion. Geneviève ne peut plus
éviter de grandes questions qui engagent le fond de son âme. Son expérience
très pure de la foi et de l'abandon à Dieu dans l'acte même de sa
conversion, puis dans la remise du sort de son mari et de tous les martyrs
des camps entre les mains de Dieu, son sens aigu de la «jalousie de Dieu» -
c'est-à-dire la conscience qu'il ne lui faut chercher d'autre appui que
Dieu, pas même les plus pures amitiés tant qu'on leur demande une
consolation ou une impulsion -, en un mot, tout dans sa vie intérieure la
tient accordée à la substance spirituelle de la pensée de Fondane, aux
intuitions authentiques dont elle est porteuse, à son orientation mystique.
Mais chez Fondane, cette attitude spirituelle s'exprime en une pensée qui
non seulement refuse tout appui de la raison et «brise son instrument»
rationnel, mais tient la raison elle-même pour une conséquence du péché. De
là son caractère foncièrement tragique. «Il est vrai, écrit Geneviève, qu'en
définitive mon mari parle d'un seul mode de connaissance, la "pensée de la
foi", la foi en un Dieu à qui tout est possible, et que c'est bien devant ce
Dieu qu'il sacrifie la raison, mais à quel prix!...» (2 janvier 1947)
Chez
Geneviève, cette pensée rencontre, grâce surtout à Maritain, une autre
pensée - la pensée thomiste -, qui fait confiance à la raison et en sa
capacité de vérité. «Je ne vous cache pas, écrit-elle à Maritain, que j'ai
souffert, et continue à souffrir, du ferment de contradiction qu'a déposé en
moi, depuis longtemps d'ailleurs, une pensée si différente de celle de mon
mari.» (2 janvier 1947) Elle expose dans une longue lettre - «précieuse
lettre», dira Maritain - les termes et les enjeux du débat où elle tente de
faire vitalement l'unité, en elle, de ces deux pensées qui sur certains
points décisifs s'opposent. Mais elle va plus loin et s'achemine déjà, sans
en avoir peut-être conscience, vers la pleine lumière dans la reconnaissance
de l'unité différenciée et graduée de la Sagesse chrétienne intégrale.
«Je suis trop
imprégnée de la pensée de mon mari pour ne point voir à tout le moins, dans
la raison, un instrument pauvre, insuffisant, limité, sujet à l'erreur, mais
ceci, surtout, en comparaison de l'immensité des vérités à appréhender. Il
me suffirait de l'humilier devant Dieu.»
Elle ajoute
plus loin:
«Pour moi la
question ne se pose pas philosophiquement mais religieusement. Et dès que
j'abandonne les modalités de pensée pour l'essentiel, bien des difficultés
s'évanouissent. Je suis à l'aise dans le thomisme chaque fois que la lumière
naturelle, poussée jusqu'à sa limite, s'efface dans l'éblouissement et la
chaleur du foyer divin. Et c'est ce moment où la spéculation, ayant épuisé
toutes ses ressources, laisse le champs libre à la contemplation, que je
recherche si avidement, et trouve, dans vos écrits. Et peut-être est-ce
parce que votre itinéraire est si différent de celui de mon mari, que la
rencontre définitive en Dieu me paraît si riche de grâces. Ce n'est pas à
mi-temps que je vous rejoins, mais à l'extrême limite du chemin. Il arrive
un moment où l'absurde, aussi bien que la raison, n'ont plus rien à dire, un
moment où tout disparaît en présence de l'infini, où il n'y a plus que
Dieu.» (2 janvier 1947)
*
Dès son premier séjour à
Kolbsheim, Geneviève a compris que cette maison qu'elle aime et où elle est
aimée ne serait pour elle qu'une «halte», une transition, un lieu où l'on
reprend souffle et où l'on se prépare à repartir, plus confiant et plus
libre, chacun pour suivre son propre chemin (ce que fut Kolbsheim pour
beaucoup).
Elle en
reprend conscience dans les premiers mois de l'année (janvier 46-printemps
47) qu'elle passe à Kolbsheim. Elle a besoin (c'est inscrit en elle depuis
toujours, et sa foi retrouvée ne l'a pas détournée de cette vocation mais
lui en a fait découvrir le sens et la profondeur) de ce compagnonnage
concret (un mot qui revient souvent chez elle) avec le monde des très
pauvres gens. Ce que Maritain avait, avant la guerre, explicité en termes de
«exister avec»,
que le P. Lœw appelle «communauté de destin», et que Madeleine Delbrêl (son
exacte contemporaine) vit alors à Ivry, Geneviève y aspire selon son don
personnel.
«Il me semble
que mon séjour à Kolbsheim me prépare à quelque chose. Que je me dois aux
Juifs, aux communistes, à tout le peuple qui a perdu Dieu, c'est devenu en
moi une obsession de tous les jours. Mais je ne sais rien de plus, je ne
vois rien de précis. Je souffre parfois, ici (dans une atmosphère de telle
charité, pourtant!) d'avoir perdu le contact avec une certaine chaleur
humaine, cette chaleur, parfois nauséabonde, qui monte de la pauvre vie
harassante des hommes aux prises avec le travail, l'injustice, le vice, et
des malheurs insolubles et tellement mêlés de boue, qu'il faut creuser bien
profondément pour découvrir que Dieu est présent là aussi, peut-être là
surtout. Je ne suis pas sûre d'être faite pour vivre longtemps sur une
petite île flottante. C'est absurde, mais les incroyants me manquent. C'est
absurde, mais je me sens plus de charité, je dirais presque plus de
compréhension, pour le mécréant, avec tous ses vices, mais aussi avec la
toute petite étincelle divine qui lui reste peut-être, que pour des âmes qui
sont toutes proches de Dieu.» (23 mai 1946)
Cela même -
remarquons-le en anticipant sur les dernières années - lui sera encore donné
après son entrée dans la vie contemplative, lorsque la maladie la forcera à
passer de longues semaines à l'hôpital de Villejuif:
«...J'ai
retrouvé quelques anciennes malades, et d'autres heureuses d'avoir une
religieuse près d'elles. Et surtout j'ai appris qu'une de mes anciennes
compagnes, que j'appelais "ma communiste" (c'est tout dire) est de nouveau
ici, dans un autre pavillon, et bien mal en point, la pauvre... Bien
entendu, je vais dès cet après-midi la revoir, et j'en suis très heureuse.
C'est une "tête forte", frondeuse, violente, dont le mari est mort sous la
torture des miliciens. Elle a compris combien je sympathisais et l'aimais,
et nous avons fait une vraie amitié.» (7 août 1952)
*
Elle est de retour à Paris au
printemps 1947. Une nouvelle étape commence pour elle. Quoique n'étant ni
juive, ni diplômée, elle a obtenu un poste d'assistante sociale à l'O.S.E.
(Office de Secours aux Enfants juifs). Elle visite les familles juives des
3e et 4e arrondissements dans la misère et décimées, pour porter aux enfants
secours matériel et moral. «Cela ne constituera peut-être qu'une étape, mais
en tous cas, après l'isolement et la sérénité de ma vie à Kolbsheim, il
était nécessaire que je reprenne contact, de cette façon concrète, avec la
tragédie et les souffrances juives.» (14 mars 1947)
Geneviève est
ainsi amenée à entrer en relation avec une branche de la Congrégation de
Notre-Dame de Sion, les «Ancelles», dont la vocation est très proche de la
sienne:
«Même appel
impérieux pour les Juifs, même conscience de leur mission, même
compréhension de leur tragédie, même besoin d'être mêlée à eux,
et aux plus pauvres, aux plus abandonnés d'entre eux, d'aller les chercher,
d'aller porter le Christ au milieu d'eux. Et en même temps, même besoin
d'une profonde et silencieuse vie intérieure dont l'action ne sera que
l'expansion.» (25 juillet 1947)
Cette
découverte est pour elle «un éblouissement», une joie et un réconfort dans
sa solitude, mais aussi une interrogation: «Est-ce cet éblouissement ou
l'exigence réelle de ma vocation qui me fait songer à devenir Ancelle?»
Ce vers quoi,
à vrai dire, elle se sent portée, c'est à la contemplation, mais vécue au
milieu du monde, de sa beauté, de ses détresses, de ses initiatives
humaines, dans une vie «offerte à tous». Cela demande que tout en s'appuyant
sur les Ancelles et la congrégation de Sion elle conserve «un élément de
liberté, de disponibilité, auquel se trouvent indirectement mêlés et l'œuvre
de mon mari et je ne sais quoi que Dieu a permis que j'acquière à son
contact et qui trouvera son emploi en son temps». Elle ouvre largement son
appartement et en fait un lieu de rencontre pour jeunes filles juives. Elle
songe dans le même temps à mettre la bibliothèque de son mari à la
disposition d'étudiants juifs. Le P. Marcel Dubois a évoqué l'esprit qui
habitait sa maison à cette époque: «...Geneviève Wecsler fréquentait un
cercle de jeune filles israélites rescapées des années terribles. Les unes
avaient connu l'horreur des camps, les autres avaient échappé aux rafles
grâce aux institutions qui les avaient cachées. C'était un groupe fraternel
et joyeux, extrêmement vivant. Au milieu de ces jeunes qui avaient connu la
menace et la peur et que la fin des ténèbres rendait à la liberté, Geneviève
Wecsler apparaissait comme une grande sœur compréhensive et bienveillante.
(...) Sa maison de la rue Rollin était ouverte à toute cette jeune
population. Certaines réunions du groupe y avaient lieu. C'est ainsi que
j'ai découvert le lieu où Benjamin Fondane avait vécu les années sombres, de
1939 à 1944, années qui furent particulièrement douloureuses mais, pour qui
connaît son œuvre, particulièrement fécondes. On se réunissait, après avoir
grimpé l'escalier de bois, dans la pièce qui avait été son bureau et sa
bibliothèque.»
Là, Geneviève lisait et commentait les poèmes de son mari. «Au-delà du
destin d'Israël, poursuit le P. Dubois, il s'agissait de la solitude de
l'homme et de sa quête de vérité.»
Cependant, au
bout d'un an, elle comprend que l'essai de vie contemplative dans le monde
ne répond pas à sa vocation la plus profonde. «Mes efforts pour être tout
à Dieu dans le monde sont vains, (...) je gâche quelque chose; (...) Dieu se
refuse à secourir mes efforts pour équilibrer ma vie dans le monde.» (7
novembre 1948);
C'est alors de
plus en plus vers la vie religieuse contemplative qu'elle se sent attirée.
«Il n'y a qu'au couvent que je trouverai cette possibilité de prière, de
silence, de solitude, d'études, qui me sont devenus aussi indispensables que
l'air que je respire.» Et tout particulièrement vers les contemplatives de
Notre-Dame de Sion. «Pourquoi Sion? Parce que j'appartiens à Israël
et que c'est le seul ordre qui soit voué à Israël.» (7 novembre 1948).
Après s'être
longuement entretenue de son désir avec le Père Jean de Menasce, le Père
Marcel Dubois, Jacques Maritain, elle entre à «La Solitude», à Grandbourg
près de Paris, dès que cela lui est possible, le 31 mai 1949. Elle devient
Sœur Benjamin-Marie et recevra bientôt le nom de Sœur Gratia Maria.
Désormais
toute sa vie se résume dans ces mots, qu'elle a elle-même soulignés dans sa
lettre: «être tout à Dieu» et «j'appartiens à Israël». Sa
vocation auprès d'Israël s'achève dans l'accomplissement de sa propre
vocation la plus profonde, celle entendue dès son enfance, qui n'a cessé de
la poursuivre, mais qui n'a manifesté qu'au terme de sa vie, à travers son
histoire personnelle et les drames de l'histoire des hommes, son véritable
sens, ouvert sur les profondeurs et le mystère de l'histoire du salut.
*
À La Solitude, sa vie se
simplifie. Elle définit l'esprit qui y règne: «un esprit de dépouillement
dans l'amour, de liberté dans l'amour». Ses obscurités et ses résistances
sur le plan de la pensée se dissipent et se résolvent elle ne sait comment.
Il faut citer longuement la lettre admirable où elle fait part à Jacques
Maritain de ses «découvertes» et qui répond à celle qu'elle lui adressait
quelques années plus tôt (22 décembre 46-2 janvier 47):
«Je vous
amuserais sans doute en vous racontant mes découvertes, par exemple la
découverte de la valeur, je dirais presque de la sainteté, du
raisonnement métaphysique. Dieu sait combien je le tenais pour suspect!...
Je posais si mal la question! Je la posais exactement à l'envers... Je me
révoltais à l'idée de fonder tant soit peu ma foi sur les exigences de ma
raison, sur une nécessité rationnelle si impérieuse m'apparût-elle. Je
n'avais pas compris que ce n'est pas ma raison qui exige que Dieu
soit perfection infinie, amour infini, beauté infinie, intelligence infinie,
justice, etc... mais que c'est Dieu qui, étant tout cela à l'infini,
exige que ma raison ait en elle ce besoin, cette nécessité, d'un Dieu
parfait et infini en toute chose.
«Oh! je ne
regrette pas le chemin parcouru. C'est au contraire merveilleux d'avoir cru
d'abord, aveuglément, parce que la Bible le disait et parce que Dieu m'avait
fait la grâce de croire; puis de découvrir en moi, en la structure même de
ma nature humaine, tous ces reflets de Dieu; de découvrir que toutes ces
exigences ne sont que reflets de Dieu. Dieu est tellement infini, et
tellement jaillissement d'amour, qu'il y a comme des fuites de sa splendeur
qui s'inscrivent dans ses créatures misérables. Et sa splendeur est d'une
telle pureté qu'elle arrive en nous, infiniment affaiblie, sans doute, mais
non déviée, car rien ne peut fausser la vérité. Et c'est cela qui garantit
la rectitude de l'intelligence humaine, même si diminuée par le péché
originel, en même temps que c'est cela qui la maintient dans cette
humilité totale devant Dieu, à laquelle je tiens tant... Je me disais
autrefois: "Il est", je n'ai pas besoin de "Le savoir". Mais
c'est parce qu'Il est, et parce qu'Il m'aime, qu'Il veut que je sache, et
qu'Il m'a donné l'instrument pour. Je voyais dans le savoir, dans le
raisonnement portant sur Dieu, une atteinte à sa transcendance. Je découvre
maintenant, dans ce reflet invincible de Dieu, bien ténu, bien
subtil, mais vrai, mais pur, dans la partie la plus pure de l'intelligence
de l'homme, une preuve de la toute-puissante domination de Dieu, de Dieu
vainqueur toujours. Même le péché ne pouvait éteindre complètement l'image
de Dieu dans les facultés de l'homme.» (14 décembre 1950)
*
Quand a-t-elle eu le pressentiment
que sa vie serait brève, que le temps était compté? On ne peut pas ne pas
remarquer des notations comme celles-ci: en 1946, alors qu'elle prépare
l'édition des manuscrits de son mari: «En ces moments, je vous avoue que
j'ai peur de mourir et que je supplie Dieu de me laisser vivre aussi
longtemps qu'il sera nécessaire pour que toute l'œuvre paraisse.»
7 novembre1948: «Sentiment (...) de la brièveté terrible de la vie,
d'une exigence impatiente de Dieu sur moi.»
Début 1952, on
découvre qu'elle est atteinte d'un cancer au poumon. Sa profession
religieuse est avancée au 25 mars, fête de l'Annonciation, de cette même
année. Sa troisième année de noviciat avait été «pleine d'ombres et de
tempêtes», mais «Dieu a dissipé toutes (ses) difficultés, en un éclair, avec
son admirable simplicité» (4 avril 1952). Elle voit la maladie et la
profession comme deux grâces qui s'appellent l'une l'autre. «J'expérimente
avec quel amour inexprimable Dieu nous donne force et paix au jour le jour.
Je n'ai aucun mérite, aucun: Dieu me porte.» (4 avril 1952)
Elle doit
désormais faire de fréquents et longs séjours à l'hôpital de Villejuif.
Rayons et transfusions se succèdent. Elle passe de plus en plus par des
périodes d'épuisement. «Pour moi, ce n'est pas très fameux, c'est-à-dire que
la maladie suit gentiment son cours, ce qui est son droit, après tout...» (9
août 1953). L'abbé Journet, qui va la voir à l'hôpital en juillet 1953,
écrit d'elle: «Elle avait eu de grosses enflures autour du corps; et
maintenant le cancer se porte sur l'os de la hanche. Mais elle était
rayonnante, toute pacifiée et lumineuse! (...) La veille, la Mère, à La
Solitude, m'avait dit combien, au cœur de cette terrible maladie, "elle
montait". C'était un peu de ciel dans cet hôpital de Villejuif.»
En 1946, au
moment même où elle prenait connaissance du témoignage sur les derniers
jours de son mari à Auschwitz et Birkenau, elle avait écrit : «Il me semble
que tout cela est irréel, que ce n'est pas moi, que ce n'est pas [mon mari]
qui avons vécu cela, que tout cela n'est que du provisoire... (...) Il y a
des moments où mon cœur bondit de joie à l'idée que l'heure viendra où je
mourrai. Et ce n'est pas lassitude de la vie, pas du tout. La vie, je ne
l'ai jamais vue si pleine à craquer. Dieu fait plus que remplir tous les
vides. Il recule sans cesse, à l'infini, les frontières de l'amour, et [mon
mari] est tout mêlé à cet amour.»
Dans sa maladie, du fond de ses souffrances et de son anéantissement, c'est
la même espérance qui l'habite. Le P. Dubois a témoigné qu'elle avait fait
sien le psaume 73, qu'elle répétait sans se lasser, et qu'elle y mettait,
avec la sienne, toute l'espérance d'Israël.
«Et moi, qui restais devant toi,
tu m'as saisi par ma main droite.
Par ton conseil tu me guideras,
puis dans la gloire tu me prendras.»
Dieu l'a prise
à l'aube du 1er mars 1954.
Quelques
années plus tôt, le 4 décembre 1948, peu avant d'entrer à La Solitude, elle
avait écrit:
«Je voudrais
aussi vous dire (mais comment m'expliquer?) que j'ai compris depuis
longtemps que le côté tragique, irréparable de la mort si prématurée de mon
mari, du gâchis humain, et plus encore du gâchis spirituel entraîné par mes
fautes, ne pouvait pas se résoudre dans une vie chrétienne normale, si
fervente soit-elle. Ce n'est pas une question de plus ou moins de
générosité, mais d'une différence de plan, d'un changement de plan. Ce n'est
que sur le plan purement spirituel, sur le plan de l'infini de Dieu, de son
Éternité, que tout peut être réparé, régénéré, recréé.»
Fr. Michel Cagin
Geneviève FONDANE
Une lettre inédite à Jacques Maritain
[La
correspondance de Benjamin et Geneviève Fondane avec Jacques et Raïssa
Maritain a été publiée en 1997 aux Éditions Paris-Méditerranée par les soins
de Michel Carassou et René Mougel. Depuis lors, plusieurs lettres de
Geneviève Fondane à Jacques Maritain ont été retrouvées, qui viennent
compléter cette édition. Quatre lettres ont paru dans les Cahiers Jacques
Maritain, n°37 (novembre 1998), appartenant à la dernière période de la vie
de Geneviève Fondane, après son entrée dans la branche contemplative des
Sœurs de Notre-Dame de Sion, à
«La Solitude».
La
lettre que nous publions ici date de novembre 1944. Maritain est revenu le
10 à Paris pour quelques semaines, après cinq années d'exil. Il y retrouve
Geneviève Fondane le 23, apprend que Benjamin et sa sœur ont été déportés en
mai, que Geneviève est revenue à la foi au creux de son angoisse. Il lui
donne à lire le poème de Raïssa, Deus excelsus terribilis, le premier volume
des Grandes Amitiés, paru à New York en 1941, et son propre ouvrage sur Les
droits de l'homme et la loi naturelle.
Cette lettre est donc la première de Geneviève Fondane, qui ouvre cette
nouvelle étape importante et émouvante de leur amitié et de l'itinéraire de
Geneviève. Elle s'insère entre le billet de Maritain du 16 novembre et la
lettre de Geneviève Fondane du 5 décembre, qui suit leur deuxième rencontre,
le dimanche 3 décembre (p.52-53 de la Correspondance Fondane-Maritain). Nous
remercions le Cercle d'Études Jacques et Raïssa Maritain de nous l'avoir
communiquée et de nous autoriser à la publier.]
Lundi, 27 Novembre [1944].
Cher Monsieur Maritain,
J'ai lu et
relu le si beau et si douloureux poème de Madame Maritain.
Combien il me touche! Oui je connais cette interrogation désespérée, je
connais cet écroulement de tout, devant une souffrance si innommable, devant
tant d'horreur, que rien, aucune de nos explications, aucune consolation, ne
sont plus valables. Et Dieu, qui sait, se tait. Combien de nuits ai-je
passées à me heurter contre ce mur, ne pouvant que me cramponner
aveuglément à Dieu, du fond de l'abime.
Je vous dirai,
naïvement, retrouver dans le poème, des accents de la Bible, des Prophètes.
Une telle tension, et en même temps un tel amour, et cette exigence, cette
audace que seuls ont les amis de Dieu. Puisse-t-Il entendre cet appel...
Puisque je ne
vous verrai que Dimanche,
je vais déposer le poème chez Monsieur S. Fumet,
ainsi que vous me l'aviez demandé.
Lu aussi, avec
quelle joie «Les Grandes Amitiés». J'ai commencé par pleurer sur les pages
de l'enfance qui m'évoquaient d'une façon déchirante la propre enfance de
mon mari, cette enfance dont il m'a parlé si souvent qu'elle m'est aussi
présente que la mienne. Puis j'ai couru aux chapitres de la conversion que
j'ai lus avidement, avant de reprendre le tout d'un bout à l'autre, avec
ferveur, heureuse de découvrir une nourriture si substantielle dans un récit
si attachant. Tous ceux auxquels j'ai parlé du livre me le réclament. Ne
sera-t-il pas bientôt en librairie à Paris? Et le second volume?
Je suis bien impatiente de l'avoir. Me voici plongée, maintenant, dans «Les
Droits de l'Homme»,
qui répondent précisément à beaucoup de mes plus actuelles préoccupations.
Je vous en prie, n'oubliez pas, si possible, de m'apporter votre autre
volume sur la démocratie et le Chrétien.
Le vague de mes connaissances sociales et politiques me pèse de plus en plus
depuis quelques temps et j'ai grande hâte de me donner une charpente.
J'ai
recherché, dans la collection de «Temps Présent»
les quelques articles dont je vous avais parlé et qui m'avaient donné un
certain malaise. Il s'agit de: n°5 «À propos de l'épuration de l'Épiscopat»,
dernier paragraphe de la 2ème colonne - et n°6 «Pourquoi l'Église reconnaît
les gouvernements». Bien inopportun aussi, me semble, dans le même n°6, dans
la rubrique «Nos lecteurs nous écrivent», la lettre du médecin ancien
pétiniste. Croyez bien que je ne me pose pas en censeur de «Temps Présent»,
ce qui serait bien ridicule de ma part, mais j'aime tant ce Journal que je
suis malheureuse lorsqu'il me choque en quoi que ce soit.
Les belles
«Méditations sur la Mort» de Max Jacob sont dans le n°3.
Maintenant,
cher Monsieur Maritain, puisque vous envisagiez de me faire connaître votre
nièce,
ne pourrait-elle vous accompagner et venir Dimanche dîner avec nous? J'en
serais très heureuse, si toutefois ma demande n'est pas indiscrète.
Je me fais un grand plaisir de votre visite. Vous ne sauriez croire
quel réconfort vous m'avez apporté, vous ne sauriez croire combien je
remercie Dieu d'une amitié qui m'est si précieuse et à laquelle je réponds
de tout cœur.
Geneviève Fondane
Je ne vous ai
pas dit que notre pauvre rue Rollin avait été bien bombardée le 26 Août.
Méfiez-vous, dans l'obscurité, de l'escalier dont la première marche est
effondrée.
NOTES
Les citations que nous ferons sont en grande partie extraites du livre:
Fondane-Maritain, Correspondance de Benjamin et Geneviève Fondane
avec Jacques et Raïssa Maritain, éditée par Michel Carassou et René
Mougel, Éd. Paris-Méditerranée, 1997, 216p. Quelques lettres à d'autres
correspondants ont paru dans le Bulletin de la Société d'Études
Benjamin Fondane publié en Israël. Voir en particulier le Bulletin
n°4 (automne 1995) qui contient des lettres de Geneviève Fondane à Jean
Ballard, directeur des Cahiers du Sud, et à Claude Sernet, ami de
Fondane, qui aida Geneviève à préparer l'édition des œuvres de son mari,
ainsi qu'un témoignage du P. Marcel Dubois, o.p.: «L'épouse de Benjamin
Fondane, Un chant qui retentit dans le silence». (Lorsque les citations
ne seront signalées que par la date de la lettre, elles seront prises de
la correspondance avec les Maritain.)
Cité par Marcel Dubois,
art. cit.
Charles Journet, Le Mal,
DDB, 1962, p.315.
Journet-Maritain, Correspondance, vol. III, 1940-1949, p.293.
Lettre du 10 décembre 1944.
À Yad Vashem, le 23 mars 2000, Jean-Paul II a honoré et voulu faire
sien ce silence: «Dans ce lieu de la mémoire, l'esprit, le cœur et l'âme
ressentent un extrême besoin de silence. (...) Un silence car il
n'existe pas de paroles assez fortes pour déplorer la tragédie terrible
de la Shoah.»
Fin 1945, Jacques Maritain a donné à la revue Ecclesia, sur la
demande de son directeur, Mgr. Montini, quelques pages qui gardent
quelque chose de cette blessure demeurée vive, sous le titre:
«Bienheureux les persécutés...»: «Le chrétien pense encore à d'autres
abandonnés, et dont le sort éveille dans l'âme une angoisse intolérable,
à cause de la nuit tout à fait noire dans laquelle la mort les a
frappés. (...) Souvenons-nous (...) de ces Juifs recrus de fatigue qui,
après des semaines de marche sanglante, arrivés à Buchenwald, allaient
se coucher d'eux-mêmes sur les marches du four crématoire; et des
malheureux qu'on a fait périr de faim dans les trains plombés. Où était
la consolation de ces innocents persécutés? Combiend'autres sont morts
tout à fait abandonnés. Ils n'ont pas donné leur vie, on leur a pris
leur vie, dans les ténèbres de l'horreur. Ils ont souffert sans l'avoir
voulu. Ils n'ont pas su pourquoi ils mouraient. Ceux qui savent pourquoi
ils meurent sont de grands privilégiés.
Tout semble se passer comme si l'agonie de Jésus était quelque
chose de si divinement immense qu'il faille, pour qu'une image en passe
parmi ses membres, et pour que les hommes participent complètement à ce
grand trésor d'amour et de sang, qu'elle se partage en eux selon ses
aspects contrastants. Les saints y entrent volontairement, en s'offrant
avec lui, en connaissant les secrets de la vie divine, en vivant dans
leur âme leur union avec lui (...). Dans les tortures du corps ou de
l'esprit, dans les abîmes de la déréliction, ils sont encore des
privilégiés. (...) Mais les tout à fait abandonnés, les victimes de la
nuit, ceux qui meurent comme des réprouvés de l'existence terrestre,
ceux qui sont jetés dans l'agonie du Christ sans le savoir et
involontairement, c'est une autre face de cette agonie qu'ils
manifestent. (...) Comme un legs fait à ses saints, il a dit: In
manus tuas commendo spiritum meum. Comme un legs fait à son autre
troupeau il a dit: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
abandonné? Le grand troupeau des vrais misérables, des morts sans
consolation, comment n'aurait-il pas soin de ceux qui portent cette
marque-là de son agonie? Comment leur délaissement même ne serait-il pas
la signature de leur appartenance au Sauveur crucifié, et un titre
suprême à sa miséricorde? Au détour de la mort, dans l'instant qu'ils
passent de l'autre côté du voile, et que l'âme va quitter une chair dont
le monde n'a pas voulu, n'a-t-il pas le temps de leur dire encore: Tu
seras avec moi en paradis? Il n'y a pas de signes pour eux, l'espérance
pour eux est aussi dénudée qu'eux-mêmes; pour eux, jusqu'à l'extrême
limite, rien, même du côté de Dieu, n'a lui aux yeux des hommes. C'est
dans le monde invisible, au-delà de tout le terrestre, que le royaume de
Dieu est donné à ces persécutés, et que tout devient leur.» Dans
Raison et raisons, Oeuvres Complètes, vol. IX, p.435-438.
Charles Journet, Le Mal,
p.314-315.
[9]
«Vous avez trouvé le mot, lui répond Maritain, quand vous écrivez qu'il
suffirait d'humilier la raison devant Dieu. Il faudrait
montrer que là où Fondane brisait tragiquement son instrument et les
"évidences" de la raison, il faut les humilier, et que cette humiliation
va beaucoup plus loin et plus profondément encore à la fois pour
détruire le rationalisme et pour affirmer la transcendance
incompréhensible de Celui qui est au-dessus de tout Nom. La lecture de
saint Thomas ne vous suffira pas, il vous faudra celle de saint Jean de
la Croix. Tout ne s'éclairera décidément pour vous que dans la lumière
de la contemplation.» (15 février 1947) Dans le même temps, Maritain
rédige le Court traité de l'existence et de l'existant, qui, en
maints passages, se réfère explicitement à l'œuvre de Benjamin Fondane
et porte sur le plan de l'élucidation doctrinale les questions
vitalement engagées dans la réflexion de Geneviève. Il avait déjà
affirmé en 1929: «Le mieux que puisse faire un philosophe, c'est
d'humilier la philosophie devant la sagesse des saints.» (Préface à la
2e édition de La Philosophie bergsonnienne). Mais lorsque, au
chapitre V du Court traité, à propos de Kierkegaard et de
Chestov, il écrit: «Leur faute lourde de conséquences a été de croire
que pour glorifier la transcendance il fallait briser la raison, alors
qu'il faut l'humilier devant son auteur et en cela même la sauver»,
comment ne pas y entendre un écho de la réflexion de Geneviève et son
expression même?
Il faut lire, dans le prolongement de cette lettre, celle du 14 décembre
1950, citée plus loin.
«Agir pour est du domaine du simple amour de bienveillance.
Exister avec et souffrir avec, du domaine de l'amour d'unité.
L'amour va à un être existant et concret. (...) L'être que j'aime, qu'il
ait tort ou raison, je l'aime; et je souhaite exister avec lui et
souffrir avec lui. Exister avec (...) ce n'est pas seulement
aimer un être au sens de lui vouloir du bien; c'est l'aimer au sens de
faire un avec lui, de porter son fardeau, de vivre en convivance morale
avec lui, de sentir avec lui et de souffrir avec lui.» «Exister avec le
peuple» (1937), dans Raison et raisons, (Oeuvres Complètes,
vol. IX, p.379).
Lettre publiée dans les Cahiers Jacques Maritain n°37 (novembre
1998).
Charles Journet à Jacques Maritain, 27 juillet 1953.
Deus excelsus terribilis, paru d'abord en septembre 1944 aux
États-Unis dans Commonweal, revue catholique de New York.
Jacques Maritain en avait lu des extraits dans un message radiodiffusé
le 12 janvier 1944. Paraît dans Nova et Vetera en 1945, n°1,
p.27-33. Cf. J. et R. Maritain, Oeuvres Complètes, vol. XV,
p.625-631. Raïssa présentait le poème comme une prière dédiée
«À la mémoire de ceux
que l'Enfer a voulu exterminer
que Hitler a fait assassiner
que le monde a laissé périr
mais dont l'âme douloureuse et humiliée
est à Dieu
avec Lui dans la vie éternelle.»
Du carnet de Maritain, à la date du dimanche 3 décembre: «Dîné chez Mme
Fondane. Sa sœur est enthousiaste comme elle du livre de Raïssa (1er
volume [des Grandes Amitiés] )». Cf. Fondane-Maritain,
Correspondance, p.52 n.2.
Stanislas Fumet, par l'intermédiaire de qui elle avait pu joindre
Maritain, habitait rue Linné, non loin de la rue Rollin.
Les aventures de la grâce, paru à New York en 1944. Les deux
tomes seront réunis en un seul volume dans l'édition française de 1948,
sous le titre commun: Les Grandes Amitiés.
Jacques Maritain, Les droits de l'homme et la loi naturelle, New
York, Édition de la Maison Française, 1942 (Oeuvres Complètes,
vol. VII).
Jacques Maritain, Christianisme et démocratie, New York, Édition
de la Maison Française, 1943 (Oeuvres Complètes, vol. VII).
Temps Présent, hebdomadaire chrétien qui, en novembre 1937, sous
la direction rédactionnelle de Stanislas Fumet, prit la relève de
Sept, l'organe des Dominicains de Paris dirigé par les PP. Bernadot
et Boisselot, suspendu en août 1937 sur l'ordre du P. Gillet, Maître
général de l'Ordre, à la suite d'attaques venant des milieux de droite
contre les positions du journal sur la guerre d'Éthiopie, la guerre
d'Espagne et le Front Populaire. Temps Présent cessa de paraître
le 14 juin 1940, fut remplacé momentanément par Temps Nouveau, à
Lyon, toujours sous la direction de Stanislas Fumet, et reparut à la
Libération, en août 1944, mais de façon éphémère.
Éveline Garnier, très active dans la Résistance, travaille alors au
ministère des Déportés.
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