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I. Introduction: La question et l’itinéraire
Quelle est la relation entre la
charité et la connaissance dans les dernières œuvres de St. Thomas d’Aquin?
Ceci est la question principale de cette étude. En soulevant cette question,
nous devons considérer pourquoi elle mérite notre attention. Cela nous amène
au catalyseur, pour ainsi dire, de notre problématique. Certains moralistes
catholiques, qu’on peut appeler des théologiens de la motivation morale,
enseignent que l’acte propre de la charité--l’acte qui nous rend agréables à
Dieu--précède la connaissance conceptuelle et la raison pratique, comme s’il
en était indépendant Qui plus est, certains moralistes soutiennent que St.
Thomas lui aussi a développé une telle conception de la charité dans ses
dernières œuvres. Il aurait, vers la fin de sa vie, défendu l’opinion selon
laquelle l’acte propre de la charité est antérieur à la raison pratique et
s’en trouve indépendant.
Mais cette thèse est troublante,
surtout si on considère les conclusions de certains philosophes de la
tradition anglo-américaine, qui trouvent de plus en plus d’échos en France.
Ces philosophes soulignent les liens étroits et nécessaires entre l’amour et
la connaissance, et ils font de même pour la vertu et la connaissance. Selon
eux, la vertu dépend étroitement de la connaissance conceptuelle.
Si ces philosophes ont raison, l’idée
que l’acte propre de la charité est indépendant de la raison pratique pose
des graves problèmes. Cela signifierait que la charité n’est en aucun sens
comme les autres amours humains et en aucun sens comme les autres vertus
humaines. Il ne subsisterait plus aucune analogie entre l’amour humain et la
charité, ni entre la vertu humaine et la charité. Comment donc oserait-on
encore présenter la charité comme l’élévation à la grâce de l’amour humain?
De plus, quelle conception du développement moral de la vie charitable
pourra-t-on encore formuler ? En fait, les thèses de la théologie de la
motivation morale soulèvent bien des difficultés. Tel est donc le catalyseur
de notre question. Il nous incite à faire une relecture de Saint Thomas, à
découvrir quelles furent véritablement ses positions ultimes concernant la
charité et la connaissance. En dernier lieu, nous allons esquisser les
implications de la perspective thomasienne pour la théologie morale
contemporaine. Afin de donner plus de force à la différence entre les deux
perspectives envisagées, nous évoquerons l’expérience d’une femme sourde,
muette et aveugle, Helen Keller, qui, après une brusque découverte du
langage, est parvenue en un éclair à l’âge de raison. Le récit qu’elle a
donné de cet événement mettra en lumière la différence entre un amour
spirituel quand il est dirigé par la raison et quand il n’est pas dirigé par
cette dernière.
II. Le catalyseur
Rappelons la question à laquelle nous
voulons nous tenir : quelle est la relation entre la charité et la
connaissance dans les dernières œuvres de St. Thomas d’Aquin? Il nous faut
considérer à présent la perspective de la théologie de la motivation morale
de plus près. De quels théologiens parle-t-on ? Il y en a plusieurs, nous
n’en considérerons que deux: Josef Fuchs et l’un de ses disciples, James
Keenan.
Le but de Fuchs et ces disciples ne
prête pas à la critique : il s’agit de sortir de la perspective des manuels
de théologie morale couramment utilisés autrefois dans les séminaires. Comme
Servais Pinckaers l’a fort bien montré, le propos de ces manuels était
exagérément focalisé sur les actes individuels. Ils négligeaient le
caractère moral du sujet de ces actes. Fuchs entend sortir de cette
perspective en développant une conception plus nuancée de la relation entre
le péché mortel et les actes individuels. Plus précisément, il fait une
distinction entre, d’une part, notre relation avec Dieu, relation qui
relève, comme il le dit, de notre “bonté morale,” et, d’autre part, la
valeur morale de nos actes individuels, qui relève, toujours selon lui, de
notre “droiture morale” (richtigkeit).
Du point de vue psychologique, il
fonde cette distinction en discernant deux niveaux dans la liberté de la
personne humaine : une liberté catégoriale et une liberté transcendantale.
Selon Fuchs, la liberté catégoriale est liée à la raison pratique: au niveau
de cette droiture morale, les actes qui émanent d’une telle liberté nous
rendent, comme nos actes, soit justes soit injustes. Selon Fuchs, de
nombreux facteurs, comme l’environnement, l’éducation, la santé mentale et
physique, peuvent limiter ou fausser le jugement de la raison pratique, et
donc limiter ou supprimer complètement notre liberté catégoriale.
En revanche, pour Fuchs, ces éléments
ne limitent pas la liberté transcendantale. Fuchs appelle l’action
volontaire qui provient de la liberté transcendantale “la libre option
fondamentale,” et il la décrit comme “l’abandon total de soi à l’Absolu ou
le refus d’un tel abandon.”
Transformé par la grâce, ce choix fondamental est l’acte propre de la
charité. Fuchs décrit la charité comme “une ouverture radicale de soi à
l’Absolu,”
et comme “l’effort visant à la réalisation de soi.”
Le point décisif est que, pour Fuchs, l’acte propre de la charité n’a pas
d’existence au niveau categorial. La charité ne dépend pas de la
connaissance conceptuelle, et son acte propre ne se réalise pas dans des
actes particuliers. Comprenons: l’acte de la charité existe au-delà de la
raison pratique et les actes qui en sont la conséquence. En fait, pour Fuchs
et ses disciples, l’acte propre de la charité précède la raison pratique,
étant une ouverture de soi aux exigences de la raison pratique. A travers
cet amour en acte, nous sommes prêts à entrer dans le processus de la raison
pratique et à agir conformément à ce que la raison nous demande.
Cette conception de la charité donne à
Fuchs le moyen de comprendre des situations où quelqu’un commet de manière
chronique des actes qui sont objectivement coupables, tout en paraissant
conserver une bonne relation avec Dieu. Pour Fuchs, ces cas deviennent plus
compréhensibles dès que l’on distingue les deux niveaux de la liberté dont
nous avons parlé. Avec cette distinction on peut dire qu’à cause de
l’histoire individuelle de cette personne (à cause de sa psychologie
personnelle ou de sa situation culturelle), sa liberté catégoriale est
limitée, et par conséquent, il fait des actes qui sont objectivement
mauvais. Mais il reste libre au niveau de sa liberté transcendantale. À ce
niveau il aime Dieu vraiment et il se soumet complètement aux exigences de
la raison dans la mesure où il les connaît. Selon les catégories de Fuchs,
on peut dire que cet homme n’a pas la droiture morale, mais de toute façon
il continue à avoir la bonté morale.
Ainsi, les instruments dont
Fuchs se sert dans ses analyses permettent de rendre compte de telles
situations humaines. Cependant, comme nous allons le voir, on doit payer un
lourd tribut quand on se soumet aux termes de cette analyse. Mais, avant de
considérer les implications de telles idées, il nous faut mentionner
l’effort de James Keenan pour étendre cette perspective à St. Thomas :
celui-ci aurait dans ces dernières œuvres soutenu une conception de la
charité voisine de celle que Fuchs nous propose.
Concernant la charité et sa relation
avec la connaissance James Keenan discerne un profond revirement dans les
dernières œuvres de Saint Thomas. Plus précisément, Keenan rappelle les
controverses sur la liberté humaine qui se déchaînèrent à Paris au milieu du
treizième siècle et surtout les condamnations portées par l’évêque de Paris
en 1270 : en lien avec ces événements, St. Thomas aurait abandonné une
conception de la vie morale qui conférait une précellence à la raison, et
soutenu que la volonté était autonome face à la raison pratique. A la suite
de Fuchs, Keenan décrit l’autonomie comme un acte de la volonté “qui précède
la raison et en est indépendant.”
Selon Keenan, St. Thomas présente la charité comme l’actualisation de cette
autonomie dans la sphère de la grâce. Dans cette interprétation, la charité
thomasienne est vue par conséquent comme un mouvement de la volonté auquel
un objet propre fait défaut, puisqu’elle est définie une pure ouverture de
soi à Dieu et aux exigences de la raison pratique.
Que doit-on penser de cette
interprétation de St. Thomas ? À vrai dire, elle est à la fois surprenante
et suggestive. Mais elle est aussi complètement fausse. Même si Keenan a lu
toute la littérature secondaire sur le sujet (ce que d’évidence il a fait),
et même s’il a puisé une quantité impressionnante de citations dans les
œuvres de St. Thomas, il suffit de replacer ces citations dans leur contexte
pour y découvrir l’inverse de ce que Keenan enseigne. Au lieu de couper les
liens entre l’intelligence et la volonté, entre la connaissance et l’amour,
St. Thomas les approfondit. Il accorde plus profondément l’action de l’une
avec l’action de l’autre, mettant l’accent sur ce qui fait de l’agir humain
une synthèse harmonieuse.
III. Les faits
Quand nous étudions les ouvrages que
St. Thomas a entrepris de rédiger lors de sa deuxième régence à Paris, nous
constatons bien qu’ils ont du subir l’influence des controverses du temps.
Il ne s’agit pas, toutefois, concernant la charité, d’un revirement de
conception, mais d’un développement. Les controverses sur la liberté humaine
ont forcé Thomas a mettre au point sa conception des rôles respectifs de
l’intelligence et de la volonté dans l’agir humain. C’est précisément dans
ses années qu’il se remit à une étude profonde des œuvres d’Aristote. Cela
semble lui avoir permis de mieux distinguer et de mieux décrire les lignes
de la causalité qui entrent en jeu dans l’agir humain. De fait, dans ses
œuvres qui datent de la même époque, St. Thomas délimite ces lignes avec une
clarté nouvelle.
Cela touche plus particulièrement
quatre domaines : le traitement des actes humains, la psychologie de
l’amour, la description de l’acte de la foi, et finalement la théologie de
la charité. Dans ces analyses qui témoigne d’une pensée parvenue à maturité,
il continue à présenter la volonté comme la cause efficiente (ou la cause
agente) de l’acte humain, mais maintenant il réserve la causalité formelle à
l’intelligence, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant. Certes, on peut
qualifier cette distinction de très abstraite et y voir un point de détail
sans importance pour la vie morale. Cependant, grâce à elle, St. Thomas
trouve le moyen de mieux expliquer comment chaque acte humain est à la fois
le produit de l’intelligence et de la volonté, de la connaissance et de
l’amour. De cette manière, Thomas montre que ce n’est pas la volonté ni
l’intelligence qui agissent, mais l’agent lui-même. C’est le sujet qui agit
au moyen de ces facultés. En outre, l’accent de St. Thomas sur la synthèse
harmonieuse entre amour et connaissance lui permet de présenter la charité
comme une vertu qui s’incarne dans des actes particuliers, dans “une forme
de vie” particulière. Comme nous allons le voir, cet aspect de la théologie
thomasienne de la charité a un rôle-clé, si l’on veut comprendre
l’importance actuelle des conceptions de Thomas dans le renouveau de la
théologie morale.
Pour mieux saisir le développement que
connaît ici la doctrine de St. Thomas, comparons l’état de sa pensée avant
et après les condamnations parisiennes. On doit constater tout d’abord la
continuité entre les deux périodes. Dans ses premières comme dans ses
dernières œuvres, Thomas affirme que l’acte humain est à la fois le produit
de l’intelligence et de la volonté, qui agissent de concert à la manière
d’un principe unique. L’acte humain est à la fois libre et rationnel. Thomas
maintient également que dans le processus de la raison pratique et dans la
genèse de l’action, les deux puissances interagissent. La volonté, avec son
amour spirituel, meut l’intelligence, à même tempe que l’intelligence, avec
sa connaissance spirituelle, meut la volonté. En dernier lieu, Thomas évite
une régression infinie--où tout acte d’une faculté présuppose un acte de
l’autre faculté--en plaçant la causalité divine au fondement de
l’intelligence et de la volonté : par là, il faut entendre la connaissance
et l’amour du Dieu trinitaire, agissant en nous au moyen des principes de
notre nature et au moyen de la grâce.
Sa vie durant, St. Thomas a tenu une telle doctrine; mais dans ses dernières
œuvres, elle reçoit son expression la plus achevée.
Plus précisément, Thomas, dans ses
premières œuvres, décrit l’intelligence comme une cause finale de l’action
volontaire. Ainsi, dans le De Veritate il enseigne que l’intelligence
meut la volonté “comme une fin.”
Mais quand il reprend ces questions dans le De Malo et dans la
Secunda pars de la Somme, il reconnaît qu’assigner une fin à la
volonté est plutôt du ressort d’une cause formelle. Par ailleurs, quand,
dans ses œuvres de jeunesse, Thomas parle de l’amour, il le définit plutôt
comme le terme du mouvement de la volonté en lequel celle-ci se maintient.
De plus, il présente l’amour comme une cause formelle, avec tout le lexique
qui correspond à la cause formelle : transformatio, informatio,
conformatio.
Or, dans ses dernières œuvres, Thomas présente l’amour comme le principe du
mouvement de la volonté, et il le décrit en des termes affectifs qui
impliquent que l’amour est la source d’une tendance : complacentia,
aptitudo, coaptatio, inclinatio.
Ainsi, l’amour a la fonction d’une cause efficiente. Enfin, on trouve un
développement analogue dans sa théologie de la foi et de la charité. Dans
ses premiers ouvrages, Thomas enseigne que Dieu nous meut à l’acte de la foi
par la connaissance, décrivant la foi comme une ratio ou une visio
qui incitent la volonté à accomplir un acte de foi.
Plus tard, tout en reconnaissant ce que sa conception antérieure avait de
semi-pélagienne, Thomas affirme que Dieu nous meut à l’acte de la foi par
des moyens cognitifs et affectifs. Thomas décrit la foi, maintenant, comme
une lumière présente dans l’intelligence (lumen fidei) et comme un
instinct dans la volonté (instinctus fidei).
Finalement, dans ses premières œuvres, il fait de la charité la forme
exemplaire des vertus, d’où vient que les vertus participent la forme propre
de la charité.
Mais dans la Somme, il nie explicitement que la charité soit de
l’ordre d’une forme exemplaire; là, il la définit comme la cause efficiente
de la forme propre à chaque vertu.
L’importance de tous ces
développements dans la pensée thomasienne--mis à part la démonstration faite
que ces conceptions ont évolué avant de parvenir à maturité vient de ce
qu’ils sont mis au service d’un seul et même propos: expliquer la manière
dont notre connaissance façonne notre amour sans pour autant nier que nos
capacités affectives façonnent en même temps nos jugements moraux.
Le premier moment, dans les relations
humaines, c’est la rencontre de l’autre qui se révèle à nous. Dans la
connaissance de l’autre s’éveille notre amour pour lui. Comme St. Thomas le
précise:
La contemplation de la beauté ou de la
bonté spirituelle est le principe de l’amour spirituel. Ainsi donc la
connaissance est cause de l’amour au même titre que le bien, qui ne peut
être aimé que s’il est connu.
Cela est vrai dans tous nos amours,
mais surtout dans notre amour pour Dieu. St. Thomas le soutient clairement:
De même donc que l’on ne pourrait avoir
d’amitié avec quelqu’un si l’on n’avait soi-même ni croyance ni espérance de
pouvoir posséder quelque communauté de vie ou commerce familier avec lui, de
même personne ne peut avoir avec Dieu cette amitié qu’est la charité s’il
n’a pas la foi pour croire à cette sorte de société et de commerce de
l’homme avec Dieu, et s’il n’espère pas appartenir lui-même à cette société.
De sorte que la charité ne peut aucunement exister sans la foi et
l’espérance.
Ailleurs, St. Thomas, dit encore:
“Dieu est d’autant plus parfaitement aimé qu’il est plus parfaitement
connu.”
Cette dernière idée a une importance
particulière, car dans cette vie terrestre notre connaissance de Dieu est
très limitée. La foi révèle qui est Dieu, mais d’une façon limitée et
cachée. Selon l’expression de Thomas, “nous lui sommes unis comme à un
inconnu.”
Unis avec lui par la charité, mais unis dans l’obscurité, parce que, comme
St. Paul le proclame, “l’amour du Christ surpasse toute connaissance.”
La plénitude de la charité doit donc attendre la gloire du ciel. Cependant,
quoi qu’il advienne, nous devons vivre en la vie présente, et c’est pour
cela que nous devons apprendre ce que la charité exige. Entendons: il faut
identifier à chaque instant les actes qui sont propres à incarner la
charité. A cette fin, nous avons besoin d’un ensemble constitué de vertus
cognitives infuses, dont la prudence et le don de la sagesse forment les
principaux.
Il reste que St. Thomas nuance le
caractère intellectualiste de cette perspective: il reconnaît que toutes ces
vertus cognitives, y compris la foi, dépendent de la charité. Par exemple,
Thomas affirme que pour juger correctement des exigences de la chasteté non
seulement au niveau théorique, mais au niveau de l’agir concret, il faut
avoir une certaine connaturalité avec la chasteté, et que cela est
uniquement le fruit de la charité. Thomas illustre cela en se servant de
cette citation d’Aristote : “la fin apparaît à chacun selon ce qu’il est en
lui-même.”
Nous devenons ce qui nous sommes par nos propres actes, et ceux-ci sont les
conséquences de nos amours.
Nous savons en effet par expérience
qu’une chose nous apparaît différemment bonne ou mauvaise, suivant qu’elle
touche ce que nous aimons ou ce que nous haïssons.
St. Thomas, donc, dans sa pensée
achevée trouve le juste milieu entre la charité et la connaissance :
L’amour surpasse la connaissance quand
il s’agit d’imprimer le mouvement. Mais la connaissance précède l’amour
quant au fait d’atteindre la fin.
D’après St. Thomas, la foi montre la
fin, lorsque la charité nous meut vers cette fin : l’union avec Dieu.
IV. Les implications
Quelles sont les implications pour le
renouveau de la théologie morale de cette théologie thomasienne de la
charité ? Il y en a plusieurs, mais il en est une qui apparaît décisive
quand on prend la mesure des difficultés posées par la théologie de la
motivation à un tel renouveau. Au commencement de notre exposé, nous avons
rappelé que, selon un certain nombre de philosophes, on ne saurait être
vertueux à moins d’avoir quelque connaissance des actes qui incarnent cette
vertu. Alasdair MacIntyre le dit nettement, “l’on ne peut comprendre
l’exercice des vertus qu’en considérant leur rôle dans la constitution de la
forme de vie par laquelle et par laquelle seule la fin humaine peut être
atteinte.”
Quand nous appliquons ces principes à la théologie de la motivation morale,
nous discernons deux implications qui ne manquent pas de susciter quelques
interrogations. Tout d’abord, si l’acte de la charité était un mouvement de
la volonté complètement formel et sans objet spécifique, cela signifierait
qu’il n’existe aucun acte en mesure de l’incarner. Entendons: il
n’existerait aucune forme de vie--aucune vie typique--qui puisse
incarner la charité. En outre, si la charité était sans objet propre, quelle
importance aurait la Révélation, à savoir la mission du Christ et de son
Église ? D’après la théologienne Jean Porter, la question disputée ici ne
porte pas sur l’existence des moyens cognitifs en vertu desquels quelqu’un
pourrait savoir s’il possède la charité ou s’il ne la possède pas. Il s’agit
plutôt de la possibilité laissée à une personne désireuse de vivre selon la
charité de déterminer conceptuellement les actes qui lui permettraient d’y
parvenir. Du point de vue de la théologie de la motivation morale, cette
question reste sans réponse, parce qu'en principe la charité pourrait
accompagner n’importe quelle forme de vie.
Nous sommes loin ici de la morale
évangélique qui présente le Christ comme “le chemin et la vérité et la vie”
(Jn 14.6), comme l’amour éternel du Père manifesté dans la chair. Selon les
Évangiles, le Christ est le type même de la vie charitable auquel nous
sommes appelés à conformer nos vies. Il en va de même pour Saint Paul.
Celui-ci nous exhorte à imiter sa vie comme lui-même imite celle du Christ.
Selon le Père Spicq, les auteurs du Nouveau Testament ont en vue
l’apprentissage de la vie chrétienne comme pédagogie divine œuvrant au cœur
de la communauté chrétienne.
Le Père Spicq souligne aussi que cette pédagogie évangélique a pour but de
former les disciples à la charité--et celle-ci se trouve décrite selon un
vocabulaire très spécifique comme le montre le célèbre chapitre treize de la
première Épître aux Corinthiens.
Sans cette pédagogie que le Christ nous transmet dans et par les autres
membres de la communauté, nous resterions comme des aveugles, errant à
tâtons, incapables de trouver le chemin de la vie charitable.
Cette idée d’un amour sans objet, et
très exactement cette image d’un amour aveugle, d’un amour sans yeux pour
voir, nous conduit à évoquer l’expérience d’Helen Keller. A travers
l’exemple d’une jeune fille sourde, muette et aveugle, nous comprendrons
mieux ce que signifie une capacité d’amour privée de l’usage de la raison.
L’histoire de Helen, qu’une maladie avait apparemment condamnée à rester
sourde, muette et aveugle alors qu’elle avait à peine deux ans, tourne
autour de sa découverte à sept ans du mystère du langage. Son institutrice,
Anne Sullivan, avait déjà enseigné à sa petite élève “l’alphabet manuel,”
l’alphabet écrit à la main pour communiquer avec des aveugles qui sont
également affligés de surdité. Cependant, Helen ne comprenait pas encore le
sens de cet alphabet. Un jour, l’institutrice passa tout un matin à
enseigner à Helen la différence entre gobelet et eau, ce que
Helen ne pouvait pas encore saisir. Or le même jour, dans l’après-midi,
Mademoiselle Sullivan l’amena dehors, tout en poursuivant sa leçon. Quand
elles arrivèrent à un puits situé près de la maison, Sullivan fit couler
l’eau dans la main de son élève et de l’autre main, elle traça à plusieurs
reprises le mot eau. Helen elle-même nous a laissé un récit de ce qui
est arrivé alors:
Tandis que je goûtais la sensation de
cette eau fraîche, . . . Je restai immobile, tout mon attention concentrée
sur les mouvement de ses doigts. Soudain il me vint un souvenir imprécis
comme de quelque chose depuis longtemps oublié et, d’un seul coup, le
mystère du langage me fut révélé. Je savais, maintenant, que e-a-u désignait
ce quelque chose de frais qui coulait sur ma main. Ce mot avait une vie, il
faisait la lumière dans mon esprit qu’il libérait...
Je quittai le puits, pleine d’ardeur
à l’étude. Tout objet avait un nom, et tout nom provoquait une pensée
nouvelle. Tout ce que je touchais sur le chemin de la maison, me semblait
palpiter de vie: c’est que maintenant je voyais les choses extérieures sous
un aspect nouveau.
Pour ce que
l’on appelle dans la tradition anglo-saxonne la “philosophie de l’esprit” (philosophy
of mind) et, notamment pour les disciples de Wittgenstein,
l’expérience d’Helen Keller manifeste la relation étroite entre l’usage de
la raison et le langage ; ou plus exactement, entre l’usage de la raison
humaine et l’initiation à une communauté linguistique.
Helen, comme tout homme et toute femme, avait un esprit et une volonté (intellectus
et voluntas), mais sans le langage, sans avoir été initiée dans une
communauté avec son propre vocabulaire humaine, elle ne pouvait pas utiliser
son esprit et sa volonté comme quelqu’un qui avait déjà atteint l’âge de
raison. Comme Helen elle-même le dit : “Tout objet avait un nom, et tout nom
provoquait une pensée nouvelle.” Après son initiation à une communauté
linguistique, elle commence à avoir des pensées véritablement et
complètement humaines.
En outre, elle commence à vivre la vie
morale au moment où, à travers le don du langage, elle commence à utiliser
pleinement sa faculté rationnelle. Comme Helen le raconte, juste après sa
découverte du langage, elle perçoit pour la première fois la valeur morale
de ses actes.
En entrant, je me souvins de la poupée
[que j’avais brisée auparavant]. J’allai à tâtons en ramasser les fragments
près de la cheminée et j’essayai, mais en vain, de les rapprocher. Mes yeux,
alors, se remplirent de larmes, car je comprenais que j’avais été méchante
et, pour la première fois, je connus le repentir.
Sans cette connaissance conceptuelle
que l’usage de la raison lui donnait et grâce à laquelle elle pouvait
réfléchir sur soi et sur ses actions, elle n’aurait pu ni reconnaître la
valeur morale de ses actions ni rapporter sa capacité d’amour à ces valeurs.
Avant sa découverte soudaine du langage qui lui a donné l’usage plénier de
ses facultés rationnelles, elle avait seulement des désirs qu’elle cherchait
à satisfaire immédiatement. Cependant, à partir de son expérience près du
puits, elle commence à considérer les choses, comme elle le dit, “sous un
aspect nouveau.” Cette nouveauté lui donne la faculté de réguler sa capacité
d’amour, notamment l’amour spirituel émané de sa volonté, selon la vraie
valeur des choses, selon le vrai chemin vers la béatitude et la joie. Cette
expérience exceptionnelle, donc, manifeste d’une façon frappante ce que St.
Thomas n’a cessé de proclamer : l’amour de la volonté est étroitement lié à
la connaissance intellective. A l’opposé, la théologie de la motivation
morale présente une analyse de la vie morale qui, à l’image de la jeune
Helen avant son initiation dans la communauté linguistique et humaine, ne
donne aucune direction ferme à notre capacité d’amour : faute d’yeux pour
voir, l’élan de la charité se fige dans l’obscurité. En revanche, il nous
semble trouver chez St. Thomas certain chemin de lumière en harmonie avec la
pédagogie biblique et patristique. Ainsi, lorsque l’on tente de tirer de
l’idéal de la charité la forme concrète d’un développement moral conforme à
la richesse de l’Évangile, il ne nous paraît pas inutile de chercher
quelques appuis dans la psychologie thomasienne de la charité.
Michael S.
Sherwin, O.P.
Je voudrais remercier le Père AntoineLévy, O.P. pour sa révision du
français de ce texte.
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