NOVA ET VETERA
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L’envers de la sécularisation

 

   
 

Nova et Vetera, No 1, 2008

Quels obstacles s’opposent aujourd’hui à l’expansion et à l’enracinement de la foi chrétienne? Nous entendons proposer ici les éléments d’un diagnostic.On pensera aussitôt, à juste titre, au mouvement de sécularisation. Pour beaucoup il se présente avec la force d’un destin inéluctable. Mais c’est loin d’être certain. Il reste que la référence à la religion tend à disparaître de la vie sociale et culturelle comme des jugements éthiques. Dieu est, sinon explicitement nié, marginalisé. En réalité, on a ici affaire à un phénomène complexe, multiple dans ses motifs, ses formes et sa puissance de pénétration.  

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Quand Grotius a formulé ce qui est considéré comme la devise de la sécularisation : Etsi daretur Deum non esse, dans l’hypothèse que Dieu n’existe pas, il entendait paradoxalement rendre gloire au Créateur pour la perfection de son œuvre : celle-ci, telle une mécanique bien agencée, pouvait fonctionner d’elle-même.Avec le siècle des Lumières, la formule prendra une signification différente. Puisque ce monde a été si bien construit par son Auteur, au point d’être autonome, l’homme n’a pas besoin de Dieu pour le gouverner. Bien plus, puisqu’il doit chercher la félicité sur cette terre, il fera mieux que Dieu. Il lui revient donc d’en prendre la place. 

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Pascal a, sous le nom de divertissement, décrit la propension de l’homme pécheur à rechercher les vanités, dans une perpétuelle fuite de lui-même. En s’étourdissant, il en vient à perdre le goût et la familiarité de l’essentiel.La société de consommation (d’hyperconsommation, comme on l’a appelée) démultiplie les occasions de divertissement. Mais il ne s’agit plus tant de s’amuser pour tuer l’ennui, que de céder, sous la pression des stimulants publicitaires et du conformisme, à la fascination d’objets, dont l’utilité est relative, qui s’offrent au choix en quantité quasi illimitée. A l’insu de la personne, s’opère un transfert du désir vers le monde des objets. L’individu est possédé par la soif de possession. Mais le mirage des nourritures terrestres est source d’incessante insatisfaction ; il entretient un sentiment de frustration. Rêves et déceptions se succèdent. Le matérialisme pratique n’apporte pas la sérénité : il est à l’origine de blessures morales et psychiques ; il ne rend pas harmonieuses les relations humaines, comme ne rend pas heureux la quête exclusive du bonheur terrestre et du plaisir.Mais surtout, la sécularisation sous forme de matérialisme pratique ne réussit que très imparfaitement à refouler les aspirations les plus profondes de l’âme humaine. 

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L’envers de la sécularisation est le retour sauvage du spirituel, qui refuse de mourir.Une première réaction se situe à l’intérieur du matérialisme lui-même. On parlera de réaction parce que ce mouvement va à l’encontre de ce qu’a de rétréci et d’étouffant le matérialisme pratique de la société de consommation. C’est comme si l’esprit, dans un sursaut, se rebiffait en affichant des ambitions prométhéennes. Celles-ci ont déjà marqué certains courants des derniers siècles : l’homme est le dieu de l’homme, l’homme est son propre créateur. Mais ces ambitions ne choisissent plus la voie de la création, par l’instauration d’un ordre économique, social et politique, d’une humanité nouvelle. Le fiasco historique des sociétés du type soviétique a ramené les esprits au sens de la mesure. Et pourtant la même ambition renaît ailleurs, dans des laboratoires de biotechnique : la production de clones, de chimères ou l’usage d’embryons humains pour la recherche ou à fin dite ‘thérapeutique’ supposent que des êtres humains sont traités comme des choses. Nous assistons ainsi à une nouvelle idéologie de la toute-puissance de l’homme, favorisée par une philosophie empiriste et positiviste largement répandue. En disposant à son gré des sources de la vie humaine, l’homme devient le nouveau démiurge, capable d’être ‘créateur’. 

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La sécularisation refoule et mortifie le sens religieux, mais ne le détruit pas. Il resurgit sous une forme sauvage. C’est ainsi qu’il s’est attaché à l’écologie, qui chez certains devient une sorte de religion, la religion de la Terre. Au nom d’une conception ‘holistique’ de la Nature, cette ‘religion’ s’en prend à l’enseignement biblique sur l’homme créé à l’image de Dieu. Là serait la cause des catastrophes écologiques dont nous constatons les premiers symptômes. Au nom de la ‘dignité humaine’ et des droits de l’homme, notre espèce aurait réussi à imposer sa suprématie, s’attribuant indûment des privilèges au détriment des autres espèces. Cette idéologie trouve dans ses excès ses propres limites, mais elle pourrait laisser des traces dans les législations.  

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On ne peut ignorer l’existence d’une forme de sécularisation qui se présente comme l’authentique spiritualité et qui s’oppose d’une manière frontale à la foi chrétienne, même si parfois elle en usurpe le vocabulaire. Il s’agit d’une spiritualité sans Dieu. Un Editorial ne peut proposer l’analyse de tel ouvrage particulier, mais il peut faire état d’un ensemble d’idées qui exercent leur séduction sur un certain nombre d’esprits attirés par leur caractère élitiste. Ces idées pourraient faire tache d’huile.Précisément parce qu’il s’agit d’une tentation spirituelle, nous devons lui prêter toute notre attention.La revendication de la spiritualité dont nous parlons s’appuie volontiers sur la lecture des mystiques. Elle a pour postulat que partout où il y a expérience mystique, nous avons affaire à une expérience identique. On ignore, quand on n’en fait pas fi, la distinction, proposée par Louis Gardet et Olivier Lacombe, entre la mystique de grâce, qui est au sommet de l’épanouissement normal de la charité, et la mystique de l’expérience du Soi, dont l’Inde a connu les réalisations les plus typiques[1].C’est donc cette expérience, partout identique, qui est censée apporter le salut et comble l’esprit, qui expérimente ainsi la béatitude de la vie éternelle dès maintenant, hic et nunc. Par rapport à cette expérience, les diverses religions sont comme des enveloppes, plus ou moins adéquates, mais toutes provisoires et relatives. Elles doivent être combattues dans la mesure où elles prétendent être elles-mêmes porteuses de vérité.Une telle expérience est immédiate. On exclura donc toute médiation : le Christ d’abord, la révélation et l’Ecriture, l’Eglise, sa doctrine et les sacrements, la grâce, la foi, les vertus théologales.On déclare d’une manière péremptoire que nos contemporains ne peuvent plus admettre la doctrine et la théologie chrétiennes. Si on lit les mystiques chrétiens, de préférence les représentants de la mystique spéculative d’Eckhart et de son école, c’est aux prix de distorsions, comme si les mystiques chrétiens étaient mystiques, malgré ou à l’encontre de leur christianisme. S’ils ont utilisé le langage chrétien, c’est parce que c’est le seul dont ils disposaient. Mais ils auraient versé dans les mots reçus un sens nouveau.L’interprétation, ayant ainsi disqualifié la foi et la théologie chrétiennes, demande à des philosophes ses principes et ses critères : Spinoza, l’Idéalisme allemand et surtout Hegel.En fait, dans ce que l’on nous dit de l’expérience mystique, il n’est pas difficile de retrouver la trace de ce que le philosophe dit de la connaissance de Dieu : quand nous connaissons Dieu, c’est Dieu lui-même qui se connaît en nous. Mais la formule est radicalisée : nous sommes Dieu, nous sommes la lumière éternelle, de sorte que connaître Dieu, c’est se connaître soi-même. Mais ce soi-même n’est pas celui de la psychologie. Le plan trompeur du psychologique doit être dépassé par une démarche de renoncement qui doit déboucher sur l’esprit. A ce niveau de profondeur l’illusion de la singularité est dissipée.« Nous sommes Dieu »: la formule s’entend dans le sens du monisme, C’est pourquoi, on préfère parler de Divinité plutôt que de Dieu, qui comporte une connotation personnelle et, donc, dit-on, limitative. Car il s’agit d’accéder à l’Un, en rejetant toute dualité. Dans la foulée, on rejettera tout ce qui porte trace de dualité, comme la création et l’idée biblique de Dieu qui lui est liée. De même, on posera qu’il n’y a pas de mal ; il faudra en conséquence se libérer de la notion de péché et de la distinction du bien et du mal. La prière de demande doit être abolie ainsi que toute religion, qui est traitée d’athée – entendons athée par rapport à la divinité ou à l’Un qui est nous-mêmes et en laquelle il faut se fondre comme dans la vraie béatitude.On ne sera pas étonné, à partir de ce qui précède, de rencontrer une critique acerbe des religions monothéistes : christianisme, judaïsme, islam, qui toutes sont des manifestations du dualisme, dans leur affirmation de la transcendance de Dieu et de la distinction entre le Créateur et sa créature.  En réalité sur tous ces sujets, l’Orient, avec l’hindouisme et surtout le bouddhisme, est allé beaucoup plus loin que l’Occident et c’est vers le bouddhisme que notre époque est invitée à se tourner. 

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En posant la divinité de l’homme, cette spiritualité ignore ou nie la transcendance du vrai Dieu. Elle méconnaît aussi la vraie nature de la connaissance que nous avons de lui, connaissance analogique, qui tient ensemble les similitudes et l’infinie différence. Le silence, au-delà de la parole, marque la limite de cette dernière, mais en même temps consacre et enveloppe sa validité. Il n’est pas chute dans l’informe et l’indéterminé.Il est clair qu’à partir de cette conception du spirituel, il n’est pas possible de parler de grâce et de don divin. C’est l’homme lui-même qui fait son salut, lequel est un salut par la connaissance. C’est pourquoi nous devons parler de gnose.La connaissance est acquise grâce à des techniques spirituelles. Dans notre société où la technique tient une place prépondérante, la chose a de quoi séduire. Elle est comme le correspondant appliqué à la psyché de la technique extravertie tournée vers la matière.Enfin, si l’expérience en question est homogène à la raison humaine, qui affirme sa divinité, ce que saisissent cette expérience et cette raison portera la marque de leur finitude et de leur fragilité. L’absolu auquel on accède est un faux absolu - une idole. Par ses ‘renoncements’, l’homme sculpte sa propre statue, - une statue de vent sur le rebord du Vide.Il ne suffit pas de dénoncer une illusion glaciale. Il faut montrer le chemin du véritable Absolu, dont la soif habite le cœur humain. C’est là une tâche urgente des théologiens.

XGeorges Card. Cottier, o.p.

 

 

 


 


 

[1] Cf. Louis Gardet-Olivier Lacombe, L’expérience du Soi, Etude de mystique comparée, Paris, 1981, Desclée de Brouwer, p. 392.