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« Sortie de la religion »
marcionisme et Eucharistie

 

Par Jean Stern, m.s.

(Nova et Vetera, n° 3, octobre-décembrwe 2004)

 

 

Il est des modes dans l’univers des penseurs comme dans celui de l’habillement.  Mgr Hippolyte Simon, l’actuel archevêque de Clermont-Ferrand, a raconté comment, au temps de ses études au cours des années 70, il allait de soi dans l’université parisienne qu’il fréquenta qu’on fût marxiste. “Cela n’était pas soumis à discussion, c’était comme ça : le marxisme faisait réellement partie de l’air du temps ”[1]. Le débat portait simplement sur les interprétations et les nuances.

Une autre mode a fait sa percée au cours du dernier quart du précédent siècle : présenter la “sortie de la religion” comme une quasi évidence, voire comme une valeur. Le livre de Marcel Gauchet qui a lancé l’expression fait déjà “figure de classique”[2], paraît-il. Effectivement, il suffit de se rappeler l’importance qu’un Charles Maurras accordait à la religion catholique, alors qu’au plan des convictions il faisait profession d’athéisme, pour réaliser combien la situation a changé au plan sociologique. Aujourd’hui le fondateur de l’Action Française dirigerait sans doute beaucoup moins son regard en direction du catholicisme, sinon pour diagnostiquer lui aussi que la France est en bonne partie sortie de la religion.  L’histoire de l’Europe oblige cependant à conclure que la “sortie de la religion” est en réalité moins neuve qu’il ne paraît ou, tout au moins, plonge ses racines dans un passé vieux de plusieurs siècles, à savoir le nominalisme du moyen âge finissant, avec son Dieu doué d’une toute-puissance totalement arbitraire. A très juste titre l’homme contemporain qui réfléchit préfère, à une morale présentée comme le fruit de caprices fussent-ils divins, la morale dictée par sa propre conscience humaine. “ Point besoin de religion pour être honnête et charitable ”, estime un philosophe qui a été ministre de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche en France[3]. Au demeurant Marcel Gauchet lui-même a conscience que la solution au problème de Dieu, telle qu’il la propose, s’inscrit dans ce cadre-là : “ Toute l’histoire religieuse et intellectuelle de l’Europe chrétienne va tourner autour de cet unique et même enjeu central : pesée en faveur de l’omnipotente extériorité de Dieu, effort pour la contrer ou pour revenir sur ses effets. Là réside le cœur invariable à partir duquel s’éclaire l’unité de cette succession extraordinairement embrouillée de disputes et de batailles ”[4]. Une fois compris le rapport de l’homme à Dieu de la sorte, sortir de la religion paraît être la seule issue digne d’un être capable de distinguer entre le bien et le mal. Adoration et action de grâces sont, dans une telle perspective, des actes irrationnels, puisque l’homme ne doit rien à Dieu sinon, au mieux, l’existence brute, sans véritable valeur morale.

Jésus sorti de la religion ?

Est-il symptomatique de la mentalité contemporaine que l’on voie des chrétiens non seulement constater une certaine sortie de la religion, mais la préconiser au nom du passage de l’Ancien Testament au Nouveau ? Projetant sur les relations entre l’homme et Dieu ce qui se passe au sein de l’humanité, la religion de l’Ancien Testament, nous dit-on, prétendait exercer une influence sur Dieu au moyen d’offrandes rituelles. Typique de l’Ancien Testament serait la réaction d’un Isaïe aux mains vides face aux séraphins célestes : “ Malheur à moi, je suis perdu ” (Is 6,5). Réaction de terreur normale chez un homme au psychisme dominé par la religion. Plus en général, un vice fondamental infecte la religion et le culte : à savoir la conviction que Dieu donne seulement à qui lui donne des honneurs.

Avec Jésus, toujours d’après les adeptes d’un christianisme sorti de la religion, apparaît fort heureusement le concept “ d’une religion affranchie des limites du religieux ”. Au demeurant, Jésus n’a-t-il pas délibérément transgressé les interdits de la religion d’Israël ? Fidèles à l’inspiration de leur Maître, les disciples de Jésus se sont débarrassés des lois religieuses de leurs peuples. Le Dieu auquel Jésus a rendu témoignage n’exige aucune réparation pour d’éventuelles transgressions. Il abandonne les hommes à leur liberté. Il ne veut ni oblations ni sacrifices pour les péchés,- He  10,6 étant cité en ce sens.

 

Rien de nouveau sous le soleil, est-on tenté de conclure. On rencontre en effet ce genre de sortie de la religion déjà chez un Lucrèce. Aux yeux de ce païen contemporain du Christ, la religion consiste en “ un système de menaces et de promesses qui cultive et développe le fond craintif de la nature humaine, qui écrase l’homme, contre lequel, s’il est noble et courageux, l’homme se révolte ”[5]. Il y a cependant une différence capitale entre l’attitude d’un Lucrèce et celle des chrétiens dont il a été question plus haut. Lucrèce était athée, tandis que pour ces derniers la sortie de la religion procède, au contraire, d’une conviction au sujet de l’infinie bonté de Dieu. C’est précisément en raison de son infinie bonté que le Dieu du christianisme ne veut ni oblations ni sacrifices, à la différence du Dieu de l’Ancien Testament.

Ce type de sortie de la religion, qui se veut chrétienne d’inspiration, renoue avec le courant marcionite, qui débuta au second siècle après le Christ[6]. D’après son initiateur, Marcion, le message et l’œuvre du Christ constituent une nouveauté totalement hétérogène par rapport à la Loi de l’Ancien Testament, si cruelle et si effrayante. Toujours d’après Marcion, le Dieu de Jésus, étant pure bonté, pure miséricorde, ne punit jamais. Présentation combien séduisante de l’Évangile et de sa nouveauté ! Mais pour repérer les lieux où elle mène ceux qu’elle enchante, il faut connaître non seulement la dimension sentimentale de cette nouveauté, mais aussi sa dimension existentielle. Car Marcion rejetait non seulement le Dieu de l’Ancien Testament. Il rejetait également la création, œuvre de ce Dieu.

Le Christ, son œuvre et la mémoire de son œuvre

D’après la première page de la Bible la création sortie de la main de Dieu était bonne. Quant à l’homme, il avait même été créé “ à l’image de Dieu” (Gn 1,27).  La révélation apportée en plénitude par le Christ nous permet de pénétrer la signification du rapport à Dieu exprimé par la notion d’image. Car “ l’image de Dieu ” en plénitude (2 Co 4,4), c’est le Christ lui-même, Fils de Dieu. De toute éternité, le Fils glorifie le Père en reconnaissant qu’il a tout reçu de lui. C’est “ dans le Christ, “image du Dieu invisible” (Col 1,15), que l’homme a été créé “à l’image et à la ressemblance” du Créateur ”, lisons-nous dans le Catéchisme de l’Église catholique (n. 1701). L’homme provient lui aussi du Père, même si ce n’est pas par voie de procession comme c’est le cas pour le Fils éternel, mais par voie de création. Il a donc lui aussi la vocation fondamentale de glorifier le Père en rendant grâce et en respectant sa structure d’être créé à la ressemblance de Dieu. Il le fait en observant les commandements. En les violant, il a non seulement offensé le Créateur, mais il s’est défiguré lui-même. De plus il oublie trop souvent que le devoir de rendre grâce à Dieu fait partie de sa propre constitution humaine. Les actes de religion, et en particulier ceux qui scandalisent tellement dans une perspective marcionite comme sacrifice, rédemption, expiation, visent précisément à guérir une humanité défigurée intrinsèquement  du fait que son rapport avec Dieu a été faussé. Devenu homme en naissant de la Vierge Marie, le Fils de Dieu opère la guérison de l’humanité. “ C’est dans le Christ, rédempteur et sauveur, que l’image divine, altérée dans l’homme par le premier péché, a été restaurée dans sa beauté originelle et ennoblie de la grâce de Dieu ” (CEC 1701).

Dans une perspective marcionite imbue de mépris tant pour le Créateur que pour la création, tout cela n’a évidemment aucun sens. Marcion se voulait chrétien et reconnaissait l’autorité des Écritures. Mais conséquent avec sa vision des choses, il éliminait de ces dernières tout ce qui, en elles, ne cadrait pas avec l’univers inventé par lui : donc tout l’Ancien Testament et une bonne partie du Nouveau. La nouvelle sortie de la religion pratique une lecture discriminatoire semblable. Sans doute elle n’élimine pas, mais elle oublie. Ainsi par exemple à propos de la terreur éprouvée par un Isaïe, rapportée plus haut. On oublie que cette terreur s’enracine dans la conviction d’avoir offensé Dieu et qu’elle disparaît à la suite d’une purification opérée au nom de Dieu : “ Vois donc, ceci a touché tes lèvres, ton péché est effacé, ton iniquité est expiée ” (Is 6,7). Ainsi encore à propos du fameux “ Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation ” de He10, 5a. On oublie la suite : “mais tu m’as formé un corps... Alors j’ai dit : je viens ... pour faire, ô Dieu, ta volonté... Et c’est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés par l’oblation du corps de Jésus Christ, une fois pour toutes ” (He10, 5b.7a.10). Et l’on fait l’impasse sur les textes scripturaires au contenu semblable, comme par exemple Rm 3,25 (Dieu l’a destiné à être “ instrument de propitiation par son propre sang ”) ou encore 1 Jn 2,2 (“ C’est lui [Jésus] qui est victime de propitiation pour nos péchés ”). On oublie ces textes parce qu’ils sont devenus inintelligibles à partir du moment où la guérison de l’homme par rapport au Créateur n’a point de sens puisque (dans la perspective marcionite) l’homme n’a pas été créé à l’image de son Créateur, et puisqu’il n’y a point d’infidélité par rapport à l’Alliance, celle-ci n’ayant jamais existé.

La nouveauté chrétienne

Or pour la foi chrétienne la nouveauté apportée par le Christ consiste en une guérison du lien qui relie l’humanité à Dieu. D’infidèle, l’humanité redevient ainsi fidèle. Le Verbe de Dieu qui a opéré ce rétablissement “ s’appelle “Fidèle” et “Vrai”... ” (Ap 19,11). Et loin de supprimer la religion, d’en sortir, le Christ a ordonné aux siens de faire mémoire de lui et de son œuvre en célébrant un acte de religion. Et celui-ci contient le suprême acte de religion posé par lui, à savoir l’offrande de son corps et de son sang dans un mouvement d’action de grâce : “ prenant une coupe, il rendit grâce et la leur donna en disant “Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés” ” (Mt 26,28).

Il est d’autre parti significatif que Jésus ait coulé son acte de religion dans un acte liturgique du peuple de l’Alliance, à savoir dans la liturgie solennelle du repas telle que célébrée à Pâques. “ Jésus suit les rites d’Israël ”, a rappelé Benoît XVI, lors des dernières Journées mondiales de la Jeunesse. “ Il récite sur le pain la prière de louange et de bénédiction. ”  Mais ensuite bien sûr, “se produit quelque chose de nouveau. Il ne remercie pas Dieu seulement pour ses grandes œuvres du passé; il le remercie pour sa propre exaltation, qui se réalisera par la Croix et la Résurrection, et il s’adresse aussi aux disciples avec des mots qui contiennent la totalité de la Loi et des Prophètes: "Ceci est mon Corps donné pour vous en sacrifice. Ce calice est la Nouvelle Alliance en mon Sang". Il distribue alors le pain et le calice, et en même temps il leur confie la mission de redire et de refaire toujours de nouveau en sa mémoire ce qu’il est en train de dire et de faire en ce moment ”[7].

Les disciples du Christ ont continué à marcher dans ce sillage. Ensemble avec les écrits du Nouveau Testament, quelques textes très anciens ont été conservés, qui nous permettent de nous former une idée de ce que fut la liturgie des premiers chrétiens. Parmi ces textes, il faut tout d'abord mentionner un formulaire eucharistique faisant partie de la Didachè, une compilation en langue grecque, due probablement à un judéo-chrétien. Ce formulaire correspond certainement aux usages liturgiques d'une époque extrêmement primitive[8]. Composé au moyen d'expressions de type sémitique plutôt hermétiques pour des occidentaux, il suit en effet d'extrêmement près la bénédiction juive prononcée à la fin du repas, la “ birkat ha-mazon ”. Il la suit de tellement près, qu'on a pu l'appeler la “ birkat ha-mazon chrétienne ”.  On y reconnaît néanmoins les caractéristiques de l'Eucharistie chrétienne : action de grâces prononcée sur le vin et sur le pain, remerciant Dieu non point pour le vin et le pain en général, mais pour “ la sainte vigne de David ” et “ pour la vie et la connaissance ” que Dieu accorde par Jésus; louange exprimant le fait que Dieu donne non seulement la nourriture et le breuvage matériels, mais encore et surtout, par Jésus, une nourriture et breuvage “ spirituels ”, ainsi que la vie éternelle; prière demandant à Dieu de rassembler “ des quatre vents ” son Église, “ dans le Royaume ” qu'il lui a préparé.

Le formulaire eucharistique conservé dans la Tradition apostolique, œuvre que certains patrologues ont cru pouvoir attribuer à un auteur du 3ème siècle nommé Hippolyte, va dans le même sens. Cette prière eucharistique, qui est la principale source de la seconde prière eucharistique de l’actuel Missel romain, rend grâce pour la création et pour l’alliance que Dieu a conclue avec son peuple. Reprenant la structure du repas solennel juif, elle comporte  la dimension “mémorial” pour les hauts-faits du passé, typique de l’action de grâce tant juive que chrétienne. “ Nous souvenant donc de sa mort et de sa résurrection, nous t'offrons ce pain et ce calice, en te rendant grâces de ce que tu nous as jugés dignes de nous tenir devant toi et de te servir comme prêtres ”[9].  Exerçant une fonction sacerdotale, l'Église offre à Dieu le corps et le sang de Jésus, gages du salut présent et futur, qu'elle a reçus de Dieu. Mais cette dynamique d'offrande existait déjà dans les repas solennels juifs.

Le dynamisme agissant dans ce type de prières qui appartiennent à la tradition catholique, qui sont demeurés en usage au long des siècles et qui continuent à demeurer en usage, est donc un dynamisme d’action de grâce, d’“eucharistie”. Rendre grâce appartient constitutionnellement à l’assemblée chrétienne. Elle rend grâce pour la Rédemption, mais également pour la création,  pour l’alliance accordée par Dieu à son peuple et pour tout ce qui a préparé la Rédemption. Aussi rendre grâce implique faire mémoire en relisant l’Ancien Testament. L'Église catholique cite cet Ancien Testament quotidiennement, elle en tire la substance de ses prières, alors que dans sa liturgie elle accorde aux chefs d'œuvre explicitement chrétiens d'un saint Augustin ou d'un saint Jean de la Croix par exemple, une place seulement subordonnée. Les vieux récits qu’il transmet, parfois extrêmement crus et primitifs, ces prières tissées d'images et de situations révolues : tout cela permet à l'Église de célébrer la fidélité du Seigneur, de rendre grâce au Seigneur pour son action, qui remonte au début de l'histoire et s'est poursuivie depuis. En un mot, l'Ancien Testament permet à l'Église de célébrer “ le mystère de notre salut ” (Vatican II, Dei Verbum 15). Mystère qui s’accomplit à travers l’histoire, mystère dont Dieu lui-même rappelle et actualise le dynamisme au moyen de ces vieux livres. Sans eux, le Nouveau Testament demeurerait en bonne partie inintelligible (cf. Dei Verbum 16). Tant par eux que par les livres du Nouveau Testament, le Père lui-même “ entre en conversation ” avec ses fils (Dei Verbum 21). Il convient à ce propos de noter la place capitale occupée dans la liturgie catholique par les trois cantiques évangéliques, le Magnificat, le Benedictus et le Nunc dimittis (Luc 1,46-55, 68-79; 2,29-32). Tous les trois se réfèrent explicitement à l’histoire vétérotestamentaire.

Dans le sillage du marcionisme

En revanche que peut-il se passer, lorsque marchant dans le sillage de Marcion, des chrétiens oublient que l’homme a été créé à l’image de Dieu ? De toute évidence, le  bi-déisme d’un Marcion n’est plus de mise aujourd’hui. Cependant avec Marcion on oubliera la paternité de Dieu, puisqu’on aura oublié que Dieu nous a créés à son image. Il y aura dérapage en direction de l’islam. En effet pour l’islam il n’est pas question de voir en Dieu un Père. Le dérapage toutefois n’ira pas jusqu’au bout. On s’arrêtera en chemin à l’idée d’un Dieu tout en sentiments bienveillants, poussant la bienveillance jusqu’à envoyer son Fils faire acte de solidarité,- en somme un Dieu tyran bienveillant, généreux même et compatissant, mais non point père et nous voulant semblables à lui. Le rapport de l’homme à Dieu sera devenu totalement extrinsèque, au point que tout rappel à la pénitence, à la réparation scandalisera nécessairement, car évoquant l’idée d’une vengeance exercée par un maître odieux à l’égard d’esclaves impuissants.

On peut également déraper en direction du panthéisme. Rempli de bons sentiments comme le second dieu de Marcion, Dieu sera compris comme tellement rapproché de l’humanité que la distance entre elle et lui aura disparu. La distinction entre causalité créatrice exercée par Dieu et causalité exercée par l’homme sera devenue floue. L’unité ou l’union entre le divin et l’humain étant considérée le lot commun de toute l’humanité,  Jésus aura cessé d’être absolument unique en réunissant seul, dans sa personne, le fini et l’infini[10]. Ou bien encore on réduira Jésus à la fonction de symbole ou manifestation d’une divine présence universelle et de lieu de rencontre, comme le propose un certain pluralisme religieux. Un individu qui ne connaîtrait le christianisme que sous ces formes, jugera sans doute l’athéisme et l’agnosticisme comme des solutions, après tout, moins insatisfaisantes.

D’où l’importance du synode d’octobre 2005, consacré à l’Eucharistie. Il y va non seulement de la santé d’une dévotion d’ordre capital en vérité, mais aussi tout simplement de l’existence du christianisme.

 

 

 


 


[1]Mgr Hippolyte Simon, La liberté ou les idoles ? Entretiens avec Frédéric Mounier. Paris, Cana, Desclée de Brouwer, 2002, p. 27.

[2]Luc Ferry, L’homme-Dieu, ou Le sens de la vie. Paris, B. Grasset, 1996, p. 37. Le livre de M.G. a pour titre : Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion. Paris, Gallimard, 1985.

[3]Luc Ferry, L’homme-Dieu, p. 39.

[4]Marcel Gauchet, Le désenchantement, p. 70.

[5]Michel Despland, La religion en occident. Évolution des idées et du vécu. Préface de Claude Geffré. Montréal, Éditions Fides; Paris, Éditions du Cerf, 1979 (Cogitatio fidei, 10), p. 31.

[6]Cf. Adolf von Harnack, Marcion. L’évangile du Dieu étranger. Une monographie sur l’histoire de la fondation de l’Église catholique. Traduit par Bernard Lauret et suivi de contributions de Bernard Lauret, Guy Monnot et Émile Poulat. Avec un essai de Michel Tardieu, Marcion depuis Harnack. Paris, Cerf, 2003 (Patrimoines christianisme). Le livre parut en 1920 et connut une 2e édition dès 1924, du vivant de l’auteur. La traduction est faite d’après cette dernière.

[7]Homélie prononcée par Benoît XVI le dimanche 21 août 2005,  lors de la messe de clôture des XXe Journées mondiales de la Jeunesse de Cologne.

[8]D'après certains historiens, le formulaire eucharistique de la Didachè, chap. 9-10, serait antérieur à la rédaction de 1 Co par saint Paul, qui l'aurait connu et utilisé (cf. E. Mazza, L'anafora eucaristica. Studi sulle origini, Rome, Edizioni Liturgiche, 1992, p. 44-45, 108-109).  Quant à la compilation du recueil complet, elle remonterait au second siècle ou même, d'après certains, au premier, à l'époque de la rédaction du Nouveau Testament.

[9] Traduction de l’édition Botte, citée ici d'après Louis Bouyer, L'Eucharistie. Théologie et spiritualité de la prière eucharistique, 2e éd., Desclée, 1990, p. 169.

[10] On rencontre une telle négation de l’unicité de Jésus, professée à partir d’une perspective panthéisante, chez Bernard Besret, l’ancien prieur du monastère de Boquen. B.B. admire Jésus, mais ne voit en lui qu’une figure sublime parmi d’autres figures sublimes, et surtout pas le Fils de Dieu au sens fort du terme : “ Par rapport à l’extraordinaire prétention de ce dogme [l’Incarnation du Verbe éternel] qui déconsidère tous les autres sages, les autres prophètes, les autres messagers, les autres avatars de Dieu dans l’histoire, prétention qui, il est bon de le rappeler, est affaire des chrétiens et non de Jésus lui-même, je me sens doublement hérétique” (B. Besret, Confiteor. De la contestation à la sérénité, Paris, Albin Michel, 1991, p. 120). Doublement hérétique : B.B. veut dire qu’il se sent proche de la “ vision spirituelle du monde ” des Alexandrins monophysites ; d’autre part, ne se voyant pas “ obligé de professer en lui [Jésus] une unité ontologique qui entraîne avec elle son lot incontournable d’exclusions ” (ibidem, p. 121), il se sent proche des Nestoriens.

 

 

 

 

Il est des modes dans l’univers des penseurs comme dans celui de l’habillement.  Mgr Hippolyte Simon, l’actuel archevêque de Clermont-Ferrand, a raconté comment, au temps de ses études au cours des années 70, il allait de soi dans l’université parisienne qu’il fréquenta qu’on fût marxiste. “Cela n’était pas soumis à discussion, c’était comme ça : le marxisme faisait réellement partie de l’air du temps ”[1]. Le débat portait simplement sur les interprétations et les nuances.

Une autre mode a fait sa percée au cours du dernier quart du précédent siècle : présenter la “sortie de la religion” comme une quasi évidence, voire comme une valeur. Le livre de Marcel Gauchet qui a lancé l’expression fait déjà “figure de classique”[2], paraît-il. Effectivement, il suffit de se rappeler l’importance qu’un Charles Maurras accordait à la religion catholique, alors qu’au plan des convictions il faisait profession d’athéisme, pour réaliser combien la situation a changé au plan sociologique. Aujourd’hui le fondateur de l’Action Française dirigerait sans doute beaucoup moins son regard en direction du catholicisme, sinon pour diagnostiquer lui aussi que la France est en bonne partie sortie de la religion.  L’histoire de l’Europe oblige cependant à conclure que la “sortie de la religion” est en réalité moins neuve qu’il ne paraît ou, tout au moins, plonge ses racines dans un passé vieux de plusieurs siècles, à savoir le nominalisme du moyen âge finissant, avec son Dieu doué d’une toute-puissance totalement arbitraire. A très juste titre l’homme contemporain qui réfléchit préfère, à une morale présentée comme le fruit de caprices fussent-ils divins, la morale dictée par sa propre conscience humaine. “ Point besoin de religion pour être honnête et charitable ”, estime un philosophe qui a été ministre de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche en France[3]. Au demeurant Marcel Gauchet lui-même a conscience que la solution au problème de Dieu, telle qu’il la propose, s’inscrit dans ce cadre-là : “ Toute l’histoire religieuse et intellectuelle de l’Europe chrétienne va tourner autour de cet unique et même enjeu central : pesée en faveur de l’omnipotente extériorité de Dieu, effort pour la contrer ou pour revenir sur ses effets. Là réside le cœur invariable à partir duquel s’éclaire l’unité de cette succession extraordinairement embrouillée de disputes et de batailles ”[4]. Une fois compris le rapport de l’homme à Dieu de la sorte, sortir de la religion paraît être la seule issue digne d’un être capable de distinguer entre le bien et le mal. Adoration et action de grâces sont, dans une telle perspective, des actes irrationnels, puisque l’homme ne doit rien à Dieu sinon, au mieux, l’existence brute, sans véritable valeur morale.

Jésus sorti de la religion ?

Est-il symptomatique de la mentalité contemporaine que l’on voie des chrétiens non seulement constater une certaine sortie de la religion, mais la préconiser au nom du passage de l’Ancien Testament au Nouveau ? Projetant sur les relations entre l’homme et Dieu ce qui se passe au sein de l’humanité, la religion de l’Ancien Testament, nous dit-on, prétendait exercer une influence sur Dieu au moyen d’offrandes rituelles. Typique de l’Ancien Testament serait la réaction d’un Isaïe aux mains vides face aux séraphins célestes : “ Malheur à moi, je suis perdu ” (Is 6,5). Réaction de terreur normale chez un homme au psychisme dominé par la religion. Plus en général, un vice fondamental infecte la religion et le culte : à savoir la conviction que Dieu donne seulement à qui lui donne des honneurs.

Avec Jésus, toujours d’après les adeptes d’un christianisme sorti de la religion, apparaît fort heureusement le concept “ d’une religion affranchie des limites du religieux ”. Au demeurant, Jésus n’a-t-il pas délibérément transgressé les interdits de la religion d’Israël ? Fidèles à l’inspiration de leur Maître, les disciples de Jésus se sont débarrassés des lois religieuses de leurs peuples. Le Dieu auquel Jésus a rendu témoignage n’exige aucune réparation pour d’éventuelles transgressions. Il abandonne les hommes à leur liberté. Il ne veut ni oblations ni sacrifices pour les péchés,- He  10,6 étant cité en ce sens.

 

Rien de nouveau sous le soleil, est-on tenté de conclure. On rencontre en effet ce genre de sortie de la religion déjà chez un Lucrèce. Aux yeux de ce païen contemporain du Christ, la religion consiste en “ un système de menaces et de promesses qui cultive et développe le fond craintif de la nature humaine, qui écrase l’homme, contre lequel, s’il est noble et courageux, l’homme se révolte ”[5]. Il y a cependant une différence capitale entre l’attitude d’un Lucrèce et celle des chrétiens dont il a été question plus haut. Lucrèce était athée, tandis que pour ces derniers la sortie de la religion procède, au contraire, d’une conviction au sujet de l’infinie bonté de Dieu. C’est précisément en raison de son infinie bonté que le Dieu du christianisme ne veut ni oblations ni sacrifices, à la différence du Dieu de l’Ancien Testament.

Ce type de sortie de la religion, qui se veut chrétienne d’inspiration, renoue avec le courant marcionite, qui débuta au second siècle après le Christ[6]. D’après son initiateur, Marcion, le message et l’œuvre du Christ constituent une nouveauté totalement hétérogène par rapport à la Loi de l’Ancien Testament, si cruelle et si effrayante. Toujours d’après Marcion, le Dieu de Jésus, étant pure bonté, pure miséricorde, ne punit jamais. Présentation combien séduisante de l’Évangile et de sa nouveauté ! Mais pour repérer les lieux où elle mène ceux qu’elle enchante, il faut connaître non seulement la dimension sentimentale de cette nouveauté, mais aussi sa dimension existentielle. Car Marcion rejetait non seulement le Dieu de l’Ancien Testament. Il rejetait également la création, œuvre de ce Dieu.

Le Christ, son œuvre et la mémoire de son œuvre

D’après la première page de la Bible la création sortie de la main de Dieu était bonne. Quant à l’homme, il avait même été créé “ à l’image de Dieu” (Gn 1,27).  La révélation apportée en plénitude par le Christ nous permet de pénétrer la signification du rapport à Dieu exprimé par la notion d’image. Car “ l’image de Dieu ” en plénitude (2 Co 4,4), c’est le Christ lui-même, Fils de Dieu. De toute éternité, le Fils glorifie le Père en reconnaissant qu’il a tout reçu de lui. C’est “ dans le Christ, “image du Dieu invisible” (Col 1,15), que l’homme a été créé “à l’image et à la ressemblance” du Créateur ”, lisons-nous dans le Catéchisme de l’Église catholique (n. 1701). L’homme provient lui aussi du Père, même si ce n’est pas par voie de procession comme c’est le cas pour le Fils éternel, mais par voie de création. Il a donc lui aussi la vocation fondamentale de glorifier le Père en rendant grâce et en respectant sa structure d’être créé à la ressemblance de Dieu. Il le fait en observant les commandements. En les violant, il a non seulement offensé le Créateur, mais il s’est défiguré lui-même. De plus il oublie trop souvent que le devoir de rendre grâce à Dieu fait partie de sa propre constitution humaine. Les actes de religion, et en particulier ceux qui scandalisent tellement dans une perspective marcionite comme sacrifice, rédemption, expiation, visent précisément à guérir une humanité défigurée intrinsèquement  du fait que son rapport avec Dieu a été faussé. Devenu homme en naissant de la Vierge Marie, le Fils de Dieu opère la guérison de l’humanité. “ C’est dans le Christ, rédempteur et sauveur, que l’image divine, altérée dans l’homme par le premier péché, a été restaurée dans sa beauté originelle et ennoblie de la grâce de Dieu ” (CEC 1701).

Dans une perspective marcionite imbue de mépris tant pour le Créateur que pour la création, tout cela n’a évidemment aucun sens. Marcion se voulait chrétien et reconnaissait l’autorité des Écritures. Mais conséquent avec sa vision des choses, il éliminait de ces dernières tout ce qui, en elles, ne cadrait pas avec l’univers inventé par lui : donc tout l’Ancien Testament et une bonne partie du Nouveau. La nouvelle sortie de la religion pratique une lecture discriminatoire semblable. Sans doute elle n’élimine pas, mais elle oublie. Ainsi par exemple à propos de la terreur éprouvée par un Isaïe, rapportée plus haut. On oublie que cette terreur s’enracine dans la conviction d’avoir offensé Dieu et qu’elle disparaît à la suite d’une purification opérée au nom de Dieu : “ Vois donc, ceci a touché tes lèvres, ton péché est effacé, ton iniquité est expiée ” (Is 6,7). Ainsi encore à propos du fameux “ Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation ” de He10, 5a. On oublie la suite : “mais tu m’as formé un corps... Alors j’ai dit : je viens ... pour faire, ô Dieu, ta volonté... Et c’est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés par l’oblation du corps de Jésus Christ, une fois pour toutes ” (He10, 5b.7a.10). Et l’on fait l’impasse sur les textes scripturaires au contenu semblable, comme par exemple Rm 3,25 (Dieu l’a destiné à être “ instrument de propitiation par son propre sang ”) ou encore 1 Jn 2,2 (“ C’est lui [Jésus] qui est victime de propitiation pour nos péchés ”). On oublie ces textes parce qu’ils sont devenus inintelligibles à partir du moment où la guérison de l’homme par rapport au Créateur n’a point de sens puisque (dans la perspective marcionite) l’homme n’a pas été créé à l’image de son Créateur, et puisqu’il n’y a point d’infidélité par rapport à l’Alliance, celle-ci n’ayant jamais existé.

La nouveauté chrétienne

Or pour la foi chrétienne la nouveauté apportée par le Christ consiste en une guérison du lien qui relie l’humanité à Dieu. D’infidèle, l’humanité redevient ainsi fidèle. Le Verbe de Dieu qui a opéré ce rétablissement “ s’appelle “Fidèle” et “Vrai”... ” (Ap 19,11). Et loin de supprimer la religion, d’en sortir, le Christ a ordonné aux siens de faire mémoire de lui et de son œuvre en célébrant un acte de religion. Et celui-ci contient le suprême acte de religion posé par lui, à savoir l’offrande de son corps et de son sang dans un mouvement d’action de grâce : “ prenant une coupe, il rendit grâce et la leur donna en disant “Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés” ” (Mt 26,28).

Il est d’autre parti significatif que Jésus ait coulé son acte de religion dans un acte liturgique du peuple de l’Alliance, à savoir dans la liturgie solennelle du repas telle que célébrée à Pâques. “ Jésus suit les rites d’Israël ”, a rappelé Benoît XVI, lors des dernières Journées mondiales de la Jeunesse. “ Il récite sur le pain la prière de louange et de bénédiction. ”  Mais ensuite bien sûr, “se produit quelque chose de nouveau. Il ne remercie pas Dieu seulement pour ses grandes œuvres du passé; il le remercie pour sa propre exaltation, qui se réalisera par la Croix et la Résurrection, et il s’adresse aussi aux disciples avec des mots qui contiennent la totalité de la Loi et des Prophètes: "Ceci est mon Corps donné pour vous en sacrifice. Ce calice est la Nouvelle Alliance en mon Sang". Il distribue alors le pain et le calice, et en même temps il leur confie la mission de redire et de refaire toujours de nouveau en sa mémoire ce qu’il est en train de dire et de faire en ce moment ”[7].

Les disciples du Christ ont continué à marcher dans ce sillage. Ensemble avec les écrits du Nouveau Testament, quelques textes très anciens ont été conservés, qui nous permettent de nous former une idée de ce que fut la liturgie des premiers chrétiens. Parmi ces textes, il faut tout d'abord mentionner un formulaire eucharistique faisant partie de la Didachè, une compilation en langue grecque, due probablement à un judéo-chrétien. Ce formulaire correspond certainement aux usages liturgiques d'une époque extrêmement primitive[8]. Composé au moyen d'expressions de type sémitique plutôt hermétiques pour des occidentaux, il suit en effet d'extrêmement près la bénédiction juive prononcée à la fin du repas, la “ birkat ha-mazon ”. Il la suit de tellement près, qu'on a pu l'appeler la “ birkat ha-mazon chrétienne ”.  On y reconnaît néanmoins les caractéristiques de l'Eucharistie chrétienne : action de grâces prononcée sur le vin et sur le pain, remerciant Dieu non point pour le vin et le pain en général, mais pour “ la sainte vigne de David ” et “ pour la vie et la connaissance ” que Dieu accorde par Jésus; louange exprimant le fait que Dieu donne non seulement la nourriture et le breuvage matériels, mais encore et surtout, par Jésus, une nourriture et breuvage “ spirituels ”, ainsi que la vie éternelle; prière demandant à Dieu de rassembler “ des quatre vents ” son Église, “ dans le Royaume ” qu'il lui a préparé.

Le formulaire eucharistique conservé dans la Tradition apostolique, œuvre que certains patrologues ont cru pouvoir attribuer à un auteur du 3ème siècle nommé Hippolyte, va dans le même sens. Cette prière eucharistique, qui est la principale source de la seconde prière eucharistique de l’actuel Missel romain, rend grâce pour la création et pour l’alliance que Dieu a conclue avec son peuple. Reprenant la structure du repas solennel juif, elle comporte  la dimension “mémorial” pour les hauts-faits du passé, typique de l’action de grâce tant juive que chrétienne. “ Nous souvenant donc de sa mort et de sa résurrection, nous t'offrons ce pain et ce calice, en te rendant grâces de ce que tu nous as jugés dignes de nous tenir devant toi et de te servir comme prêtres ”[9].  Exerçant une fonction sacerdotale, l'Église offre à Dieu le corps et le sang de Jésus, gages du salut présent et futur, qu'elle a reçus de Dieu. Mais cette dynamique d'offrande existait déjà dans les repas solennels juifs.

Le dynamisme agissant dans ce type de prières qui appartiennent à la tradition catholique, qui sont demeurés en usage au long des siècles et qui continuent à demeurer en usage, est donc un dynamisme d’action de grâce, d’“eucharistie”. Rendre grâce appartient constitutionnellement à l’assemblée chrétienne. Elle rend grâce pour la Rédemption, mais également pour la création,  pour l’alliance accordée par Dieu à son peuple et pour tout ce qui a préparé la Rédemption. Aussi rendre grâce implique faire mémoire en relisant l’Ancien Testament. L'Église catholique cite cet Ancien Testament quotidiennement, elle en tire la substance de ses prières, alors que dans sa liturgie elle accorde aux chefs d'œuvre explicitement chrétiens d'un saint Augustin ou d'un saint Jean de la Croix par exemple, une place seulement subordonnée. Les vieux récits qu’il transmet, parfois extrêmement crus et primitifs, ces prières tissées d'images et de situations révolues : tout cela permet à l'Église de célébrer la fidélité du Seigneur, de rendre grâce au Seigneur pour son action, qui remonte au début de l'histoire et s'est poursuivie depuis. En un mot, l'Ancien Testament permet à l'Église de célébrer “ le mystère de notre salut ” (Vatican II, Dei Verbum 15). Mystère qui s’accomplit à travers l’histoire, mystère dont Dieu lui-même rappelle et actualise le dynamisme au moyen de ces vieux livres. Sans eux, le Nouveau Testament demeurerait en bonne partie inintelligible (cf. Dei Verbum 16). Tant par eux que par les livres du Nouveau Testament, le Père lui-même “ entre en conversation ” avec ses fils (Dei Verbum 21). Il convient à ce propos de noter la place capitale occupée dans la liturgie catholique par les trois cantiques évangéliques, le Magnificat, le Benedictus et le Nunc dimittis (Luc 1,46-55, 68-79; 2,29-32). Tous les trois se réfèrent explicitement à l’histoire vétérotestamentaire.

Dans le sillage du marcionisme

En revanche que peut-il se passer, lorsque marchant dans le sillage de Marcion, des chrétiens oublient que l’homme a été créé à l’image de Dieu ? De toute évidence, le  bi-déisme d’un Marcion n’est plus de mise aujourd’hui. Cependant avec Marcion on oubliera la paternité de Dieu, puisqu’on aura oublié que Dieu nous a créés à son image. Il y aura dérapage en direction de l’islam. En effet pour l’islam il n’est pas question de voir en Dieu un Père. Le dérapage toutefois n’ira pas jusqu’au bout. On s’arrêtera en chemin à l’idée d’un Dieu tout en sentiments bienveillants, poussant la bienveillance jusqu’à envoyer son Fils faire acte de solidarité,- en somme un Dieu tyran bienveillant, généreux même et compatissant, mais non point père et nous voulant semblables à lui. Le rapport de l’homme à Dieu sera devenu totalement extrinsèque, au point que tout rappel à la pénitence, à la réparation scandalisera nécessairement, car évoquant l’idée d’une vengeance exercée par un maître odieux à l’égard d’esclaves impuissants.

On peut également déraper en direction du panthéisme. Rempli de bons sentiments comme le second dieu de Marcion, Dieu sera compris comme tellement rapproché de l’humanité que la distance entre elle et lui aura disparu. La distinction entre causalité créatrice exercée par Dieu et causalité exercée par l’homme sera devenue floue. L’unité ou l’union entre le divin et l’humain étant considérée le lot commun de toute l’humanité,  Jésus aura cessé d’être absolument unique en réunissant seul, dans sa personne, le fini et l’infini[10]. Ou bien encore on réduira Jésus à la fonction de symbole ou manifestation d’une divine présence universelle et de lieu de rencontre, comme le propose un certain pluralisme religieux. Un individu qui ne connaîtrait le christianisme que sous ces formes, jugera sans doute l’athéisme et l’agnosticisme comme des solutions, après tout, moins insatisfaisantes.

D’où l’importance du synode d’octobre 2005, consacré à l’Eucharistie. Il y va non seulement de la santé d’une dévotion d’ordre capital en vérité, mais aussi tout simplement de l’existence du christianisme.

 

 

 


 


[1]Mgr Hippolyte Simon, La liberté ou les idoles ? Entretiens avec Frédéric Mounier. Paris, Cana, Desclée de Brouwer, 2002, p. 27.

[2]Luc Ferry, L’homme-Dieu, ou Le sens de la vie. Paris, B. Grasset, 1996, p. 37. Le livre de M.G. a pour titre : Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion. Paris, Gallimard, 1985.

[3]Luc Ferry, L’homme-Dieu, p. 39.

[4]Marcel Gauchet, Le désenchantement, p. 70.

[5]Michel Despland, La religion en occident. Évolution des idées et du vécu. Préface de Claude Geffré. Montréal, Éditions Fides; Paris, Éditions du Cerf, 1979 (Cogitatio fidei, 10), p. 31.

[6]Cf. Adolf von Harnack, Marcion. L’évangile du Dieu étranger. Une monographie sur l’histoire de la fondation de l’Église catholique. Traduit par Bernard Lauret et suivi de contributions de Bernard Lauret, Guy Monnot et Émile Poulat. Avec un essai de Michel Tardieu, Marcion depuis Harnack. Paris, Cerf, 2003 (Patrimoines christianisme). Le livre parut en 1920 et connut une 2e édition dès 1924, du vivant de l’auteur. La traduction est faite d’après cette dernière.

[7]Homélie prononcée par Benoît XVI le dimanche 21 août 2005,  lors de la messe de clôture des XXe Journées mondiales de la Jeunesse de Cologne.

[8]D'après certains historiens, le formulaire eucharistique de la Didachè, chap. 9-10, serait antérieur à la rédaction de 1 Co par saint Paul, qui l'aurait connu et utilisé (cf. E. Mazza, L'anafora eucaristica. Studi sulle origini, Rome, Edizioni Liturgiche, 1992, p. 44-45, 108-109).  Quant à la compilation du recueil complet, elle remonterait au second siècle ou même, d'après certains, au premier, à l'époque de la rédaction du Nouveau Testament.

[9] Traduction de l’édition Botte, citée ici d'après Louis Bouyer, L'Eucharistie. Théologie et spiritualité de la prière eucharistique, 2e éd., Desclée, 1990, p. 169.

[10] On rencontre une telle négation de l’unicité de Jésus, professée à partir d’une perspective panthéisante, chez Bernard Besret, l’ancien prieur du monastère de Boquen. B.B. admire Jésus, mais ne voit en lui qu’une figure sublime parmi d’autres figures sublimes, et surtout pas le Fils de Dieu au sens fort du terme : “ Par rapport à l’extraordinaire prétention de ce dogme [l’Incarnation du Verbe éternel] qui déconsidère tous les autres sages, les autres prophètes, les autres messagers, les autres avatars de Dieu dans l’histoire, prétention qui, il est bon de le rappeler, est affaire des chrétiens et non de Jésus lui-même, je me sens doublement hérétique” (B. Besret, Confiteor. De la contestation à la sérénité, Paris, Albin Michel, 1991, p. 120). Doublement hérétique : B.B. veut dire qu’il se sent proche de la “ vision spirituelle du monde ” des Alexandrins monophysites ; d’autre part, ne se voyant pas “ obligé de professer en lui [Jésus] une unité ontologique qui entraîne avec elle son lot incontournable d’exclusions ” (ibidem, p. 121), il se sent proche des Nestoriens.