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On observe aujourd’hui un important renouveau de la
théologie trinitaire. Les études sur la Trinité se multiplient et marquent
de leur empreinte l’ensemble de la réflexion théologique. Ce renouveau
foisonnant suscite une question touchant le propos de la doctrine trinitaire :
quelle est la tâche d’un traité de la Trinité ? Cette question comporte
plusieurs aspects. Elle est liée, en premier lieu, à la compréhension
générale de la nature de la théologie, touchant notamment le caractère
spéculatif de la théologie et sa dimension pratique, ainsi que le statut
propre de la théologie face à la réflexion philosophique sur Dieu. En second
lieu, la question du propos de la théologie trinitaire concerne ses rapports
avec d’autres points de doctrine. La doctrine trinitaire doit-elle être
comprise avec Karl Barth comme une détermination de la doctrine de la
révélation, ou à la suite de Hegel comme l’expression des conditions de
l’autocommunication de Dieu ? La théologie trinitaire se trouve-t-elle au
service de l’anthropologie ou d’autres secteurs de la réflexion ?
Sans entrer ici de manière approfondie dans ces questions
fondamentales qui exigeraient une discussion circonstanciée, nous proposons
de considérer un troisième aspect de la question qui, tout en comportant des
liens étroits avec les deux précédents, concerne plus directement le contenu
de la doctrine trinitaire : quel est le but poursuivi par la théologie
trinitaire classique qui développe les notions de « processions », de
« relations », de « personnes » et de « propriétés » ? En d’autres termes :
quel est le propos d’une théologie trinitaire proprement spéculative,
telle que saint Thomas d’Aquin l’a exposée ? Après une présentation du cadre
général de cette interrogation, nous proposons d’examiner les explications
fournies par saint Thomas dans le cours de ses traités trinitaires, afin de
préciser l’intention animant l’élaboration d’un traité de théologie
spéculative sur la Trinité.
1. La foi
trinitaire et la théologie
Pour les théologiens chrétiens, la Trinité n’est pas un
simple sujet d’étude parmi d’autres. En effet, lorsque les chrétiens disent
leur foi, c’est la Sainte Trinité qu’ils confessent, comme en témoignent le
Symbole de Nicée-Constantinople ou le Symbole des Apôtres. Le contenu de ces
Credos, c’est la foi en la Trinité, dans laquelle l’Église place la
confession des mystères du Christ. La théologie trinitaire constitue dès
lors le cœur de la réflexion doctrinale visant à rendre compte de la foi de
l’église. Saint Thomas
d’Aquin l’a très clairement signifié au début de plusieurs traités
théologiques :
La foi
chrétienne consiste principalement dans la confession de la sainte Trinité,
et elle se glorifie spécialement dans la croix de Notre Seigneur Jésus
Christ ». – « Le
Seigneur a enseigné que la connaissance qui rend bienheureux consiste à
connaître deux choses : la divinité de la Trinité et l’humanité du Christ
[...]. C’est pourquoi toute la connaissance de la foi se rapporte à ces deux
choses : la divinité de la Trinité et l’humanité du Christ.
Puisque le sujet de la théologie est le mystère de Dieu
en lui-même et dans ses relations aux créatures,
la doctrine de Dieu Trinité aura pour tâche de manifester les trois
personnes dans leur être divin unique et dans leur distinction hypostatique,
en considérant ces personnes dans leur immanence éternelle et dans
l’économie de la création et du salut. C’est ainsi que, dans la Somme de
théologie, saint Thomas étudie les trois personnes divines dans l’unité
de leur essence (Prima Pars, questions 2-26) puis dans leur
distinction mutuelle (questions 27-43), en préparant de cette façon l’étude
de la création et de l’économie de la grâce (suite de la Somme de
théologie).
Bien que plusieurs aspects de ces explications donnent
lieu à d’importantes controverses parmi les théologiens,
la place centrale qui revient à la foi trinitaire fait aujourd’hui l’objet
d’un large consensus. La doctrine de la Trinité ne traite pas un secteur de
la foi et ne constitue pas un chapitre isolé de la théologie chrétienne mais,
en exposant le mystère de Dieu, elle présente aussi le fondement et le but
de toutes les autres affirmations de la foi.
On doit observer que le renouveau contemporain des études sur le mystère de
la Trinité se caractérise en particulier par l’attention prêtée aux
retentissements de la foi trinitaire, c’est-à-dire aux rapports que la
confession trinitaire entretient avec les autres affirmations de foi et avec
la pratique de la vie chrétienne.
Mais, en ce domaine, on observe souvent une difficulté, voire un malaise à
l’égard de la doctrine thomiste de la Trinité : les meilleures volontés sont
parfois découragées lorsqu’il s’agit d’aborder des notions telles que les
« processions », les « relations », les « propriétés ». Ce corps de doctrine
ne contribue-t-il pas à faire de la théologie trinitaire une activité de
spécialistes ? Ne rend-il pas la théologie trinitaire étrangère à
l’expérience spirituelle, hors de portée de la pensée commune des croyants ?
On peut illustrer cette difficulté par les observations
de Karl Rahner. Au jugement de Rahner, la théologie trinitaire occidentale
issue de saint Augustin donne l’impression « de ne pouvoir offrir autre
chose qu’un enseignement bien formel, utilisant tout un arsenal conceptuel :
les deux processions, les relations... Il faut même dire qu’en dépit de tels
efforts, la Trinité ainsi enseignée apparaît comme un monde clos, sans
ouverture réelle sur le dehors ».
De là provient, suivant Karl Rahner, un « splendide isolement » du traité de
la Trinité « avec le risque quasi inévitable d’apparaître comme dépourvu
d’intérêt religieux existentiel ».
C’est par une profonde méprise que Karl Rahner a associé
le nom de saint Thomas d’Aquin à une telle dérive formaliste de la doctrine
trinitaire. Suivant saint Thomas, en effet, la révélation de la Trinité
était « nécessaire » (nécessité relative en vue de la fin voulue par Dieu
pour les hommes) afin de nous permettre de mieux saisir l’activité créatrice
de Dieu et, surtout, pour nous donner l’intelligence du salut qui
s’accomplit par la mission du Fils et du Saint-Esprit :
La
connaissance des personnes divines nous fut doublement nécessaire. D’une
part, [elle nous fut nécessaire] pour bien saisir la création des choses. En
effet, lorsque nous affirmons que Dieu a tout fait par son Verbe, on exclut
l’erreur de ceux qui tiennent que Dieu a produit les choses par une
nécessité de nature. Et lorsque nous affirmons qu’il y a en lui la
procession de l’Amour, on montre que Dieu n’a pas produit les créatures en
raison d’une quelconque indigence, ni en raison d’un autre motif extérieur,
mais en raison de l’amour de sa propre bonté. [...] D’autre part, et à titre
principal, [la connaissance des personnes divines nous fut nécessaire] pour
bien saisir le salut du genre humain, qui s’accomplit par le Fils incarné et
par le don du Saint-Esprit.
Dans la Somme de théologie, l’étude des propriétés
des personnes cherche à manifester ces personnes dans leur divinité et dans
leur distinction, en éclairant leur existence éternelle et leur agir en
notre faveur. On observe ce propos économique dans l’étude de la propriété
du Père, mais surtout dans l’étude de la propriété du Verbe (le Père dit et
il fait toutes choses par son Verbe) et du Saint-Esprit (le Saint-Esprit est
l’Amour par lequel le Père et le Fils s’aiment et nous aiment).
Par ailleurs, le traité trinitaire trouve son achèvement dans l’étude des
missions divines, c’est-à-dire dans l’économie trinitaire de la grâce
(question 43). Là où, au premier abord, on aurait pu soupçonner une
réflexion dépourvue d’intérêt pour l’économie de la création et du salut, on
découvre en réalité une doctrine qui montre la profondeur de l’agir de Dieu
et des relations que le monde et les hommes entretiennent avec Dieu.
Il reste néanmoins à s’interroger : pourquoi saint Thomas
a-t-il mis un tel soin à développer une théologie spéculative de la Trinité
au moyen des notions de procession, relation, personne, propriété, etc. ?
Par quelle intention cette entreprise théologique est-elle animée ? Quel
propos le théologien poursuit-il dans l’élaboration d’une doctrine
spéculative de la Trinité ? Et ce propos s’impose-t-il vraiment ? Ces
questions ne concernent pas seulement la juste exégèse de saint Thomas mais
elles touchent aussi son intégration dans notre débat trinitaire actuel. En
effet, une lecture féconde de la théologie trinitaire de saint Thomas ne
pourra s’effectuer qu’en tenant compte de l’intention qui l’animait.
Si l’on néglige cette intention, on risquera de porter un jugement sans
pertinence sur sa doctrine trinitaire ou de lui faire servir un propos qui
lui est étranger.2.
2. Exégèse
biblique et théologie trinitaire
Précisons tout d’abord de quelle théologie trinitaire il s’agit. En effet,
on pourrait être tenté de séparer, d’un côté, l’exégèse
biblique pratiquée par S. Thomas dans ses commentaires scripturaires, et,
d’un autre côté, la doctrine spéculative formulée dans la Somme de
théologie (Prima Pars, questions 27-43) ou dans les autres œuvres
de synthèse. Pourtant, c’est la même théologie trinitaire que l’on observe
ici et là. Une étude de détail
permet d’observer que, entre la doctrine trinitaire du commentaire de
l’évangile selon saint Jean et celle de la Somme de théologie, il n’y
a pas de différence significative quant aux ressources, ni quant au but visé
(c’est-à-dire rendre compte de la révélation), ni quant au contenu : le
commentaire biblique présente amplement la notion de procession, le mode de
la procession immanente du Fils et du Saint-Esprit (mode d’intellect et mode
de volonté ou d’amour), la doctrine des relations et de l’opposition
relative, les propriétés personnelles, la subsistance personnelle, la
doctrine du Verbe, l’origine éternelle de l’Esprit, l’unité du Père et du
Fils comme principe du Saint-Esprit, le rapport des personnes avec l’essence
et avec les relations, l’égalité des personnes, l’ordre de nature en Dieu,
les rapports des personnes divines avec les créatures, la mission des
personnes, ainsi que plusieurs problèmes de langage trinitaire. Au risque de
surprendre, il faut même ajouter que, sur certains thèmes spéculatifs (la
doctrine du Verbe), l’enseignement du commentaire biblique est plus étendu
que celui de la Somme de théologie.
Pour l’essentiel, le commentaire sur S. Jean montre clairement que S. Thomas
ne sépare pas la théologie trinitaire biblique et la théologie trinitaire
spéculative : c’est la même théologie, c’est-à-dire le même enseignement de
l’Écriture réfléchi et exposé, que l’on retrouve dans les deux œuvres.
Néanmoins, le commentaire biblique développe plus
amplement certains thèmes qui, sans être absents du traité trinitaire de la
Somme, y sont plus brièvement exposés : l’unité de connaissance et de
volonté du Père et du Fils, ainsi que l’agir des personnes divines dans le
monde. Quant aux thèmes proprement spéculatifs (propriétés personnelles,
origine et distinction des personnes, etc.), le commentaire biblique les
présente soit dans l’exposé suivi de la péricope biblique (c’est le cas le
plus fréquent), soit dans des questions, objections ou excursus
soulevés par la lecture du texte (plus rarement). Dans tous les cas,
l’exégèse spéculative n’est ni superposée ni juxtaposée à l’exégèse biblique
mais elle fait partie de la lecture biblique : elle vise à manifester le
contenu doctrinal de la lettre de l’évangile.
La comparaison du commentaire de S. Jean et de la
Somme nous permet ainsi de percevoir l’unité de la sacra doctrina.
Le propos poursuivi par l’exégèse biblique est identique au but de
l’Écriture elle-même et à celui de la théologie chrétienne : enseigner la
vérité révélée en écartant les erreurs, afin de saisir ce que nous espérons
contempler un jour en pleine lumière. La réflexion spéculative intervient,
dans le commentaire du quatrième évangile comme dans la Somme, pour
manifester (c’est-à-dire : rendre plus manifeste à notre esprit) la
vérité enseignée par la révélation. La réflexion la plus spéculative sur les
propriétés et les relations trinitaires s’inscrit dans l’enseignement
biblique, car elle a pour but de dégager le sens profond du texte de l’écriture
au moyen des ressources de la raison, dans la foi.
Entre la Somme de théologie et les commentaires
bibliques de saint Thomas, la principale différence réside dans l’ordre
d’exposition, c’est-à-dire dans l’organisation de la matière. Tandis que
l’exégèse biblique expose la doctrine trinitaire au gré du texte commenté (mettant
aussi en évidence l’enracinement scripturaire de certains points de doctrine
ou leur connexion, par exemple la procession éternelle et la mission des
personnes), la Somme de théologie agence les questions suivant les
exigences d’intelligibilité interne de la foi trinitaire. Quand nous parlons
de la théologie trinitaire de saint Thomas, il s’agit donc de sa théologie
spéculative telle qu’elle est formulée dans l’exposé de l’Écriture et
organisée dans les œuvres de synthèse.
3. Les
prérogatives de la foi et le refus du rationalisme
Saint Thomas écarte très résolument les « raisons nécessaires » par
lesquelles certains théologiens tentaient de montrer que la reconnaissance
de la Trinité s’impose à la raison. Il n’exclut pas
seulement que la raison naturelle puisse parvenir à la connaissance de la
Trinité, mais il retire également toute force de nécessité aux raisons que,
depuis saint Anselme et Richard de Saint-Victor, des théologiens faisaient
valoir pour établir la foi trinitaire. Saint Bonaventure, par exemple,
avait réuni l’héritage du Pseudo-Denys
et celui d’Anselme
et de Richard.
Avant lui, les premiers maîtres franciscains avaient déjà expliqué que la
bonté de Dieu fournit le motif de la pluralité des personnes divines : il
appartient en effet au bien de se communiquer (bonum diffusivum sui) ;
puisque la bonté divine est parfaite, sa communication doit donc être
parfaite, et cela exige une altérité de personnes : la parfaite bonté de
Dieu implique donc la communication de toute la substance divine en Dieu
lui-même par la génération du Fils et par la spiration du Saint-Esprit.
Saint Bonaventure
avait déployé cet enseignement en élaborant des « raisons nécessaires »
autour des motifs suivants : la diffusion du Bien (si Dieu ne se
communiquait pas par une diffusion parfaite de toute sa substance, il ne
serait pas le Bien souverain et parfait), la béatitude, la charité, la
libéralité et la joie de Dieu (ces attributs exigent une pluralité de
personnes en Dieu, puisque leur perfection ne peut pas exister sur un mode
solitaire), la perfection, la primauté et la parfaite actualité de Dieu. La
conclusion s’imposait alors : « Il est donc nécessaire d’affirmer une
pluralité de personnes ».
Ainsi, suivant S. Bonaventure,
la juste considération de l’unité de Dieu entraîne nécessairement
l’affirmation de la Trinité : la reconnaissance de la Trinité est « incluse »
dans l’affirmation de l’unité divine, et les raisons invoquées permettent
d’expliciter cette inclusion d’une manière qui s’impose avec une force de
nécessité. Pour Bonaventure, l’intelligence croyante peut donc s’élever à la
contemplation de la Trinité à partir de la perfection que la raison doit
nécessairement reconnaître en Dieu.
Saint Thomas s’élève très vigoureusement contre un tel
projet apologétique en théologie trinitaire. Ni la bonté, ni le bonheur de
Dieu, ni sa connaissance, ni sa libéralité ne constituent des arguments
capables de montrer à notre raison que la pluralité des personnes divines
s’impose à notre esprit.
Seule la « vérité de la foi », à l’exclusion de toute autre raison, nous
conduit à reconnaître la tripersonnalité divine.
Cette position implique une claire distinction entre le domaine de la foi et
celui de la raison : la netteté de cette distinction constitue l’un des
traits caractéristiques de S. Thomas face à S. Bonaventure
notamment. Les raisons déployées par la théologie pour exposer le mystère de
la Trinité ne seront donc jamais des arguments nécessaires mais plutôt des
« adaptations » ou des « arguments probables »,
c’est-à-dire « des arguments qui montrent que ce que la foi propose n’est
pas impossible ».
L’épistémologie thomasienne en matière trinitaire se
caractérise ainsi par deux thèses connexes fondamentales : 1° la stricte
exclusion de raisons nécessaires pour établir la foi trinitaire ;
2° l’impossibilité de concevoir la Trinité en la déduisant à partir de
l’unité divine, c’est-à-dire l’impossibilité de saisir la pluralité des
personnes comme une dérivation des attributs essentiels.
Cette seconde thèse, trop souvent négligée, constitue l’un des traits
fondamentaux de la théologie trinitaire de saint Thomas. Il exclut, avec
davantage de rigueur que la plupart de ses contemporains, la confusion
épistémologique entre notre connaissance de l’essence divine et notre
connaissance de la pluralité personnelle en Dieu ; il se refuse avec la plus
grande fermeté à concevoir la pluralité personnelle en Dieu comme le fruit
d’une fécondité essentielle de l’être divin. Dès lors, il faudra préciser le
rôle de la raison humaine en théologie trinitaire.
Nous sommes maintenant en mesure de mieux saisir le
problème qui se pose à la théologie trinitaire : si, d’un côté,
l’intelligence naturelle de l’homme ne peut pas avoir accès à la Trinité (seule
la foi procure cette connaissance), et si, d’un autre côté, les raisons
spéculatives avancées par le théologien chrétien n’ont aucune force de
nécessité, quelle sera donc la valeur d’un exposé spéculatif proposant des
« raisons » ? Quel but le théologien poursuit-il dans une telle recherche ?
4. « Saisir
quelque chose de la vérité qui suffit pour exclure les erreurs »
Dans sa théologie trinitaire, saint Thomas développe
plusieurs thèmes qu’il applique à Dieu suivant les règles de l’analogie (personne,
relation, ordre, origine, procession, etc.). Les propriétés des personnes
sont également exposées au moyen d’analogies tirées de l’anthropologie (verbe,
amour). La fonction de ces analogies donne à S. Thomas l’occasion de
préciser le propos de sa doctrine trinitaire. L’exemple le plus éclairant
est sans doute fourni par les trois piliers de la doctrine trinitaire que
sont la procession, la relation et la personne. Ces trois points de doctrine
constituent la matière des trois premiers articles du traité trinitaire de
la Somme de théologie (Prima Pars, questions 27, 28 et 29),
sur lesquels tout le traité repose. Avant d’en fournir une synthèse dans la
Somme, saint Thomas en avait proposé une analyse détaillée dans ses
Questions disputées De potentia (questions 8, 9 et 10).
a) La procession
Lorsque saint Thomas expose la procession du Fils et du
Saint-Esprit, il explique que la notion de « procession » provient
historiquement de la nécessité de manifester, contre l’arianisme, la
possibilité d’une origine immanente en Dieu, une origine dont le terme
est co–essentiel à son principe :
C’est
l’instance des hérétiques qui obligea les anciens docteurs de la foi à
disputer au sujet des choses de la foi. Arius, en effet, a estimé que “tenir
son être d’un autre” répugnerait à la nature divine. Ainsi, puisque
l’Écriture enseigne que le Fils et le Saint-Esprit tiennent leur existence
d’un autre, il a donc affirmé que le Fils et le Saint-Esprit sont des
créatures. C’est pour éliminer cette erreur que les saints Pères ont dû
manifester qu’il n’est pas impossible que quelque chose procède du Père tout
en lui étant co-essentiel, en recevant du Père la même nature que celle du
Père.
Suivant ces explications, la doctrine de la procession
tient son origine de la controverse arienne (et de la controverse contre
l’anoméisme, la forme la plus radicale de l’arianisme).
Elle a pour but de montrer que l’affirmation de la consubstantialité divine
du Fils et du Saint-Esprit « n’est pas impossible ». La recherche des
processions immanentes, c’est-à-dire de processions rendant compte de
la distinction réelle et de l’intériorité divine du Fils et du Saint-Esprit,
est suspendue à ce propos. De son côté, l’affirmation de deux processions
trinitaires revient historiquement à la nécessité de montrer, face au semi-arianisme
pneumatomaque, la divinité du Saint-Esprit. Bien qu’il ne soit pas
engendré comme le Fils, le Saint-Esprit peut néanmoins être reconnu
comme Dieu :
Or le
Fils, du fait qu’il reçoit la nature du Père, est appelé “né” ou “engendré”
du Père. Mais, dans les écritures,
le Saint-Esprit n’est appelé ni “né” ni “engendré”, bien qu’il y soit dit
que le Saint-Esprit tient son existence de Dieu (est a Deo). C’est pourquoi
Macédonius a pensé que le Saint-Esprit n’est pas consubstantiel au Père mais
qu’il est l’une de ses créatures. Car Macédonius ne croyait pas que
quelqu’un puisse recevoir d’un autre la même nature que cet autre, à moins
d’être engendré par lui et d’être son fils. Il jugea donc que, si le
Saint-Esprit reçoit du Père la même nature et la même essence que le Père,
cela entraîne nécessairement que le Saint-Esprit soit engendré, et alors il
serait Fils. C’est pourquoi, afin d’exclure cette erreur, nos docteurs ont
dû manifester que la nature divine peut être communiquée par une double
procession, l’une étant la génération ou nativité, et l’autre n’étant pas
cette génération : c’est ainsi qu’on cherche la distinction des processions
en Dieu.
L’étude de la distinction des deux processions vise donc
à rendre compte de la divinité du Saint-Esprit et de sa propriété
hypostatique. Saint Thomas formule ici une question qui fut effectivement à
l’origine de la pneumatologie spéculative. Parmi les premiers, Origène avait
exprimé cette interrogation, quoique d’une manière encore tâtonnante : tout
comme le Fils, le Saint-Esprit est associé au Père en gloire et en dignité (c’est
la règle trinitaire de l’homotimie, c’est-à-dire de « l’égal honneur »
rendu aux trois personnes) ; mais comment saisir que le Saint-Esprit, bien
qu’il ne soit pas le Fils, provient pourtant lui aussi du Père, et donc
qu’il est Dieu ?
Le refus de la divinité du Saint-Esprit par certains groupes hétérodoxes, au
IVe siècle, nécessita l’approfondissement de ce point de
doctrine. Saint Athanase d’Alexandrie évoque en effet l’argument suivant
élevé par les Tropiques de Thmuis contre la divinité du Saint-Esprit :
Ils
disent encore : si l’Esprit n’est ni créature, ni un d’entre les anges, mais
s’il procède du Père, il est donc fils, lui aussi, et alors lui et le Verbe
sont deux frères. S’il est frère [du Verbe], comment le Verbe est-il
monogène, ou comment l’un est-il nommé après le Père et l’autre après le
Fils ? Comment encore, s’il provient du Père, n’est-il pas dit qu’il est,
lui aussi, engendré ou qu’il est fils, mais simplement qu’il est Esprit
Saint ?
La
même objection des « adversaires de l’Esprit » fut mise en évidence par
saint Grégoire de Naziance qui, franchissant un pas supplémentaire, lui
apporta une solution proprement spéculative. Quoi qu’il
en soit du rôle historique de Macédonius dans cette controverse, c’est à
cette même question que saint Thomas, à juste titre, rapportera
l’approfondissement spéculatif de la double origine intratrinitaire. Voici,
parmi plusieurs textes, l’argument des pneumatomaques rapporté par saint
Grégoire :
[L’Esprit
Saint] est, dis-tu, ou bien inengendré, ou bien engendré. S’il est
inengendré, ils sont deux à être sans principe ; s’il est engendré, tu
distingues encore : il vient ou du Père ou du Fils. S’il vient du Père, il y
a deux Fils, qui sont frères ! [...] Mais, ajoute-t-il, s’il vient du Fils,
c’est un Dieu petit-fils qui nous apparaît !.
Ces objections peuvent nous étonner mais elles méritent
qu’on en perçoive la raison, car elles expriment une difficulté réelle.
L’origine personnelle en Dieu fut d’abord saisie, dans la controverse
arienne touchant la divinité du Fils, en termes de « génération » ou de
« naissance ». Or la notion de génération permet bien de saisir l’origine (ou
la propriété) du Fils, mais non pas celle du Saint-Esprit. Pour rendre
compte de l’hypostase divine du Saint-Esprit, il faut donc pouvoir
manifester une origine différente de la génération. Pour répondre à ces
questions, saint Grégoire de Naziance souligne le caractère ineffable de la
génération du Fils et de la procession de l’Esprit, puis il fait valoir la
doctrine de la relation et des propriétés hypostatiques.
Dans ses explications, en reconnaissant qu’il introduit une « innovation »
concernant le vocabulaire, saint Grégoire met en avant la notion d’ekporèse
(procession) afin de désigner l’origine ou la propriété du Saint-Esprit,
distincte de celle du Fils : « L’Esprit-Saint est vraiment l’Esprit
provenant du Père, non pas par filiation, car ce n’est pas par génération,
mais par procession (ekporeutôs), s’il faut faire quelque innovation
dans les mots pour la clarté ».
C’est cette ekporèse (« ekporeusis ») que traduit, dans le latin de saint
Thomas, la « processio » qui constitue l’origine et la propriété personnelle
du Saint-Esprit.
Dans ses questions De potentia, saint Thomas
explique donc que l’intelligence de la génération du Fils comme procession
immanente, aussi bien que la distinction des deux processions
intratrinitaires, sont un effort de la raison chrétienne pour manifester la
possibilité de la divinité du Fils et du Saint-Esprit dans leur distinction
personnelle, face aux hérésies qui ont dominé les controverses théologiques
du IVe siècle. La Somme de théologie ne procède pas
autrement. Le point de départ de la réflexion trinitaire, au premier article
(question 27, article 1) qui donne le ton de tout le traité de la Trinité,
offre une interprétation spéculative des difficultés de l’arianisme et du
sabellianisme :
Certains ont saisi cette procession [la procession divine enseignée par l’écriture]
à la manière de l’effet qui procède de sa cause. C’est ainsi que l’a compris
Arius qui affirma que le Fils procède du Père comme la première de ses
créatures, et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils comme leur
créature. Mais alors, ni le Fils ni le Saint-Esprit ne seraient vraiment
Dieu. [...] D’autres ont saisi cette procession à la manière suivant
laquelle on dit qu’une cause “procède en son effet”, en tant qu’elle meut
cet effet ou lui imprime sa ressemblance : c’est ainsi que l’a compris
Sabellius qui affirma que c’est Dieu le Père lui-même que l’on appelle
“Fils” lorsqu’il prit la chair assumée de la Vierge Marie, et qu’on
l’appelle “Saint-Esprit” en tant qu’il sanctifie et vivifie la créature
raisonnable. [...] Si l’on y réfléchit bien, on observe que l’un et l’autre
ont saisi la procession en tant qu’elle s’exerce vers un terme extérieur, et
c’est pourquoi ni l’un ni l’autre n’ont affirmé une procession en Dieu
lui-même.
Le théologien recherche le moyen de manifester, en toute
propriété, une véritable procession en Dieu. L’analogie doit permettre de
saisir une « procession immanente » capable de rendre compte de relations
réelles, c’est-à-dire de manifester que les personnes ne se distinguent pas
par leur substance, mais par des relations fondées sur une action entraînant
une procession. Cette doctrine de la « procession immanente » constitue le
point de départ du traité trinitaire. Pour en montrer la nécessité, la
réflexion de S. Thomas se fonde sur une interprétation des difficultés de l’arianisme
et du sabellianisme : ces doctrines hétérodoxes n’ont pas pu saisir
l’existence d’un vrai Fils en Dieu, parce qu’elles ont conçu la génération
du Fils à la manière d’une action de Dieu dans le monde. Ainsi, bien que
diamétralement opposées, ces deux hérésies se rejoignent dans une erreur
commune. On note ici que saint Thomas ne se contente pas de décrire les
erreurs, mais il propose une interprétation qui cherche la racine
spéculative de ces erreurs.
S. Thomas reçoit d’Aristote
la distinction de deux sortes d’actions : l’action « immanente » qui demeure
dans le sujet agissant (connaître, vouloir, sentir), et l’action
« transitive » qui se porte (transit) vers une réalité extérieure
(chauffer, construire, faire).
Dans les deux cas, l’action donne lieu à une procession : procession d’une
réalité intérieure dans le cas de l’action immanente ; procession d’une
réalité extérieure dans le cas de l’action transitive. Par analogie, il faut
reconnaître ces deux types d’actions en Dieu : les processions trinitaires
dans un cas, et l’action de création et de gouvernement divin dans l’autre.
L’exemple constamment donné par saint Thomas est celui de l’architecte :
l’architecte conçoit dans son esprit le plan de l’édifice qu’il va
construire et il veut cette construction (action immanente) ; puis
l’architecte réalise concrètement son plan en faisant construire l’édifice
(action transitive). Or l’action transitive ou « procession ad extra »
implique une diversité entre l’agent et la réalité qui procède de son
action.
Si on l’appliquait à la procession des personnes divines, alors « les
personnes qui procèdent seraient hors de la nature divine », tout comme la
maison construite est d’une autre nature que l’architecte qui l’a conçue et
voulue.
C’est le piège dans lequel sont tombés l’arianisme et, d’une autre façon, le
sabellianisme. L’arianisme, en concevant la génération du Fils à la manière
d’une action transitive, s’interdit a priori de saisir la
vraie divinité du Fils et du Saint-Esprit. À l’extrême opposé, le
sabellianisme présente un mode de pensée qui, à sa racine, rejoint en
quelque sorte l’arianisme : il permet bien de maintenir la divinité du Fils
et du Saint-Esprit mais en les confondant avec le Père, à la manière de
modes que le Père revêtirait lorsqu’il agit dans le monde.
L’association d’Arius
et de Sabellius
autour d’une même erreur n’est pas surprenante. En voulant éviter le
sabellianisme, Arius est tombé dans l’erreur contraire mais les contraires
se rejoignent sur un point : l’un et l’autre rapportent la génération du
Fils à une « nature extérieure », c’est-à-dire à la production d’une
créature (Arius) ou à l’incarnation (Sabellius).
Ainsi donc : « Si l’on y réfléchit attentivement, Arius et Sabellius ont
saisi la procession comme s’accomplissant vers une réalité extérieure ».
C’est la raison pour laquelle, afin d’éviter l’erreur
arienne et sabellienne, un traité catholique sur la Trinité devra prendre
son départ en considérant non pas l’action de Dieu dans le monde (action
transitive), mais en considérant une action immanente dont le terme demeure
en Dieu lui-même :
Toute
procession s’accomplit selon une action : de même que, dans le cas de
l’action qui se porte vers une matière extérieure, il y a une procession ad
extra ; de même, dans l’action qui demeure dans l’agent lui-même, on observe
une procession ad intra. Et cela s’observe surtout (maxime patet) dans
l’intellect dont l’action, à savoir l’intellection, demeure dans le sujet
connaissant.
Saint Thomas mentionne ici la procession du verbe dans
l’intellect de celui qui connaît, et il développera sa doctrine de l’amour
dans les mêmes perspectives (procession d’une impression ou affection
d’amour dans la volonté de celui qui aime).
Dans l’un et l’autre cas, c’est le propos de défense de la foi qui conduit à
l’élaboration d’une doctrine catholique des processions trinitaires. Dans le
prolongement des Pères, saint Thomas conçoit sa propre réflexion comme une
manifestation de la vérité de la foi face aux écueils des hérésies. Or les
hérésies ont partie liée avec une thèse d’ordre spéculatif : les ariens
n’ont pas voulu croire que le Fils possède la même divinité que le Père et
« ils n’ont pas pu le saisir », leur position étant motivée par un refus
volontaire mais aussi par une difficulté d’ordre intellectuel.
Saint Thomas ne présente pas ici dans le détail les divers aspects de
l’arianisme et du sabellianisme,
mais il propose une interprétation doctrinale de leur commune erreur, dans
le but de trouver la voie spéculative qui, en permettant de l’éviter,
conduit à contempler la vérité.
En résumé, saint Thomas cherche à découvrir la logique
interne des hérésies et leurs racines afin de trouver la voie qui, par
contraste, permettra de manifester la foi catholique. Pour écarter l’erreur,
il faudra donc prendre un point de départ différent de celui de l’arianisme
et du sabellianisme. Cet autre point de départ, comme nous l’avons vu,
consiste dans la doctrine de la procession immanente. C’est la nécessité de
concevoir une procession immanente qui conduit à exploiter la doctrine du
Verbe et de l’Amour. En effet, l’activité de l’intellect (émission du verbe)
et l’activité de la volonté (procession de l’amour) constituent les seules
opérations pouvant donner lieu à la procession d’un terme immanent dans un
être purement spirituel.
Si l’on prenait un autre point de départ, suivant S. Thomas, on ne
parviendrait pas à échapper aux difficultés du subordinatianisme et du
modalisme. Et si l’on refusait de recourir à l’analogie du Verbe et de
l’Amour, on se priverait de tout moyen pour soutenir la possibilité de
concevoir (sans contradiction) la commune divinité et la distinction Père,
du Fils et du Saint-Esprit. On pourrait certes affirmer la divinité et la
distinction personnelle du Fils et du Saint-Esprit, mais on ne pourrait plus
en manifester l’intelligibilité à notre esprit. C’est pourquoi saint Thomas
explique : « En Dieu il ne peut pas y avoir d’autre origine qu’une origine
immatérielle et qui convient à une nature intellectuelle, à savoir l’origine
du verbe et de l’amour. C’est pourquoi, si la procession du verbe et de
l’amour ne suffit pas pour insinuer la distinction personnelle (ad
distinctionem personalem insinuandam), il ne pourra y avoir aucune
distinction personnelle en Dieu ».
b) La relation
Lorsque S. Thomas aborde la doctrine de la relation
trinitaire, il le fait en notant que « pour tous les catholiques, il est
certain qu’il y a des relations en Dieu ».
En effet, « la vérité de la foi (ueritas fidei) implique que la seule
distinction qui soit en Dieu se prend des relations opposées ».
Et lorsqu’il explique que ces relations sont bien réelles, il commence son
exposé par une observation semblable. Cette question, comme la précédente,
provient des problèmes suscités par les hérésies de l’âge patristique :
Ceux
qui suivent l’enseignement de la foi catholique doivent dire qu’il y a en
Dieu des relations réelles. La foi catholique reconnaît en effet trois
personnes, d’une seule essence, en Dieu. Or tout nombre résulte d’une
distinction. Il faut donc qu’en Dieu il y ait non seulement une distinction
par rapport aux créatures qui diffèrent de Dieu par leur essence, mais aussi
une distinction quant à ce qui subsiste dans l’essence divine. Or cette
distinction ne peut pas avoir lieu par une réalité absolue, car tout ce qui
est attribué à Dieu sur le mode d’une réalité absolue signifie l’essence
divine, et il s’ensuivrait alors que les personnes divines se
distingueraient par leur essence : c’est l’hérésie d’Arius.
Mais cette distinction ne peut pas être purement conceptuelle non plus, car
[...] il s’ensuivrait que le Père est le Fils, et que le Fils est le Père
[...], et alors les personnes divines ne se distingueraient que par leurs
noms : c’est l’hérésie sabellienne. Il reste donc qu’il faut affirmer que
les relations en Dieu sont réelles. Ainsi, en suivant l’enseignement des
saints [Pères], il nous faut rechercher comment cela peut être, bien que
notre raison ne puisse pas parvenir à le saisir pleinement.
Nous retrouvons dans ces explications les motifs déjà
avancés dans l’étude des processions. La recherche théologique sur les
relations provient de la confrontation de la foi catholique avec l’arianisme
et le sabellianisme. Saint Thomas entend poursuivre la réflexion inaugurée
par les Pères de l’église qui
ont fait valoir la relation pour exprimer, face aux hérésies, un authentique
monothéisme trinitaire. Saint Thomas est cependant peu explicite sur les
sources patristiques de sa doctrine de la relation. Il indique bien sûr S. Augustin
et Boèce,
mais les références aux Pères grecs sont moins nombreuses, bien qu’il en eût
connaissance, au moins indirectement.
Nous sommes aujourd’hui mieux en mesure d’apprécier les
sources historiques de la doctrine de la relation. La relation a fait son
entrée en théologie trinitaire dès les premiers moments de la crise arienne.
Dans sa Profession de foi à Alexandre d’Alexandrie,
avant le concile de Nicée, Arius
soutenait que le Fils n’est pas co-éternel au Père, et il ajoutait : « Il
n’a pas non plus l’être en même temps que le Père, comme certains le disent
en parlant des relatifs (ta pros ti) ».
Cette remarque d’Arius suggère bien que, au début du IVe siècle
déjà, des catholiques alexandrins (leur identification demeure malaisée)
se servaient de la catégorie aristotélicienne de la relation pour montrer la
co-éternité du Père et du Fils : les êtres relatifs sont simultanés ;
si Père et Fils sont bien des noms mutuellement relatifs,
alors dès qu’il y a un Père il y a un Fils. Mais il revient aux Cappadociens
d’avoir exploité cette doctrine de manière plus systématique et, en premier
lieu, à saint Basile
de Césarée. Dans son Contre Eunome,
saint Basile
fit de la relation un élément central de son argumentation pour écarter les
apories de l’arianisme radical.
Parmi
les noms, les uns sont énoncés de manière absolue et par rapport à
eux-mêmes, et signifient les réalités qui sont leur substrat, et les autres
sont dits par rapport à des êtres différents et ne font connaître que leur
relation (schesis) avec les êtres
par rapport auxquels ils sont dits. Par exemple, “homme”, “cheval”, “bœuf”,
expriment chacun des êtres nommés; mais “fils”, “esclave” ou “ami” indiquent
seulement une liaison avec le terme qui leur est accouplé. C’est pourquoi
celui qui entend le mot de “rejeton” (gennèma)
n’est pas conduit à penser une substance (ousia),
mais il comprend que l’être en question se rattache à un autre. Car
“rejeton” se dit du rejeton de quelqu’un. En vérité, ce qui n’introduit pas
la notion d’un sujet, mais signifie seulement la relation (schesis)
à autre chose, n’est-ce pas le comble de démence que de décider que c’est la
substance (ousia)? ». —
« Il est clair à l’examen que ces noms-ci, je veux dire “père” et “fils”, ne
sont pas de nature à évoquer surtout et d’abord l’idée de passion
corporelle ; mais, dits pour eux-mêmes, ils expriment seulement la relation
(schesis) de l’un à l’autre. Est
“père” celui qui procure à un autre le principe de son être dans la nature
semblable à la sienne, est “fils” celui qui a reçu d’un autre par génération
le principe de son être.
Il y a donc deux sortes de noms : les noms substantiels
et les noms relatifs. Il y aura, de même, deux plans dans notre connaissance
de Dieu Trinité : celui de la substance et celui de la propriété relative
des hypostases. Le discours sur Dieu s’effectue dès lors par la « combinaison »
de ces deux éléments.
Cet usage de la relation vise principalement à montrer que le Fils, bien
qu’il ne soit ni Père ni « inengendré », est pourtant pleinement Dieu : « ne
pas être Père » n’enlève rien de divin au Fils, puisque les noms Père
et Fils n’expriment pas la substance de la divinité, mais la relation
mutuelle du Père et du Fils. La catégorie de la relation permet également de
montrer la coexistence éternelle du Fils : « Dès que fut le Père, le Fils
fut aussi, et dans la notion du Père celle du Fils entre immédiatement ».
La relation permet aussi de manifester la consubstantialité des personnes et
de montrer que la génération en Dieu n’implique aucune imperfection liée à
la corporéité ou à la mutation : il ne s’agit pas d’une « passion », mais
d’une « relation de l’un à l’autre ». En raison du défi posé par l’arianisme
radical d’Eunome de Cyzique, la notion de relation s’imposera désormais pour
rendre compte du monothéisme trinitaire. C’est elle que l’on retrouve chez
S. Grégoire de Naziance,
par exemple, lorsque ce dernier livre sa synthèse des propriétés des
personnes.
En Occident, S. Augustin
hérite de cette doctrine et la transmet au moyen âge latin.
Cette entreprise ne tente pas de « comprendre » la
Trinité, car notre raison ne peut pas saisir pleinement le mystère des
relations en Dieu. Lorsque saint Thomas cherche à percevoir les relations
divines, il veut montrer aux croyants que la foi en la Trinité peut résister
aux objections qu’on lui oppose sur le terrain rationnel. La relation
trinitaire, fondée sur la procession (notre esprit saisit la relation comme
résultant d’une action), vise à manifester la distinction réelle des
personnes tout en affirmant leur consubstantialité divine. Les relations
réelles (paternité, filiation, spiration, procession) rendent compte de la
véritable altérité des personnes, mais d’une manière qui respecte leur
commune divinité : les personnes ne se distinguent pas en vertu de leur
substance, car celle-ci est identique, mais en vertu des relations qui les
constituent dans la nature divine. Chez saint Thomas, la doctrine de la
personne comme « relation subsistante » s’inscrit dans le prolongement
immédiat de cet enseignement. En permettant d’écarter les erreurs, la
recherche théologique offre ainsi aux croyants une voie de contemplation du
mystère.
c) La personne
C’est à propos de la notion de « personne », troisième
pilier de la théologie trinitaire, que saint Thomas formule ses explications
les plus complètes sur l’intention poursuivie par la doctrine spéculative de
la Trinité :
La
pluralité des personnes en Dieu appartient à ces réalités qui sont tenues
par la foi et que la raison humaine naturelle ne peut ni explorer ni saisir
de manière suffisante ; mais on espère le saisir dans la Patrie, lorsque
Dieu sera vu par son essence, quand la foi aura fait place à la vision.
Cependant, les saints Pères ont été obligés d’en traiter de manière
développée en raison des objections élevées par les contradicteurs de la foi
en cette matière et sur d’autres objets qui relèvent aussi de la foi; ils
l’ont fait pourtant de manière modeste et avec respect, sans prétendre
comprendre. Et une telle recherche n’est pas inutile, puisque par elle
l’esprit est élevé pour saisir quelque chose de la vérité (ad
aliquid veritatis capiendum) qui suffit pour exclure les erreurs.
C’est pourquoi saint Hilaire explique : “En croyant cela, à savoir la
pluralité des personnes en Dieu, commence, avance, persévère. Même si je
sais que tu n’arriveras pas au terme, je te féliciterai pourtant de ton
progrès. En effet, celui qui avec piété poursuit l’infini, même s’il ne
l’atteint jamais, tire néanmoins profit de sa marche en avant”.
Ces explications résument le propos de l’intelligence
spéculative du mystère de la Trinité. C’est ce projet que saint Thomas
applique strictement dans toutes ses œuvres : la théologie trinitaire est
portée par une finalité contemplative qui procure aux chrétiens les moyens
de défendre leur foi.
Cela permet de mieux saisir les observations plus discrètes de la Somme
de théologie où saint Thomas rattache sa propre recherche aux Pères de
l’église qui, face aux
hérésies (le monarchianisme unitarien en particulier), ont promu la notion
de personne :
L’écriture
de l’Ancien et du Nouveau Testament n’applique pas le nom de “personne” à
Dieu, bien qu’elle attribue souvent à Dieu ce que ce nom signifie, à savoir
que Dieu existe souverainement par soi et qu’il est souverainement
intelligent. Si, pour parler de Dieu, il fallait n’employer que les mots que
l’écriture attribue
littéralement à Dieu, on ne pourrait jamais parler de lui dans une autre
langue que celle où fut composée l’écriture
de l’Ancien et du Nouveau Testament. Mais on a été contraint de trouver des
mots nouveaux (nova nomina) pour
signifier la foi ancienne en Dieu (antiqua
fides de Deo), à cause de la nécessité de disputer avec les
hérétiques. Et ce n’est pas là une nouveauté à éviter – l’apôtre nous
enseigne à “éviter dans les paroles les nouveautés profanes” (1 Tim 6,
20) –, puisqu’il s’agit d’une chose non pas profane mais en accord avec le
sens des écritures.
Ces explications sont en étroite conformité avec le
propos de la théologie spéculative présenté plus haut au sujet de la notion
de « procession ». L’usage du mot personne doit être mesuré à la
règle patristique transmise par le Pseudo-Denys :
il ne faut ni penser ni parler de Dieu « en dehors de ce qui nous a été
divinement révélé par les saintes écritures ».
La réflexion sur la personne n’aura donc pas d’autre but que de nous aider à
saisir ce que la Révélation dit de Dieu Père, Fils et Saint-Esprit. Quant
aux conditions de cette réflexion, elle furent données par la nécessité de
répondre aux hérésies. Sans prétention de « comprendre » Dieu, le théologien
est ainsi amené à saisir quelque chose de la vérité en recourant aux
ressources intellectuelles dont il dispose, afin de rendre compte de la
révélation face au défi des hérésies qui déforment cette révélation. Dans
cet exercice de nature contemplative, le théologien chrétien trouve un
avant-goût de la vérité que tous les croyants espèrent contempler dans la
vision bienheureuse.
d) La vérité et
l’erreur
Pour préciser la « fonction » des concepts employés par
la théologie trinitaire, la comparaison du traité de la Trinité de la
Somme de théologie avec celui de la Somme contre les Gentils se
montre particulièrement utile. En effet, le traité trinitaire de la Somme
contre les Gentils possède une structure propre en trois parties : saint
Thomas y expose premièrement les données fondamentales de l’écriture
puis, deuxièmement, l’interprétation de l’écriture
suivant la foi catholique face aux hérésies et enfin, en troisième lieu, il
présente une discussion et une réfutation des objections rationnelles contre
la foi catholique au Fils et au Saint-Esprit. Concernant cette troisième
partie, il rappelle plusieurs fois que la théologie offre une saisie limitée
de la vérité enseignée par les documents de la révélation, autant qu’on peut
le faire. Dans la Somme contre les Gentils, les expressions
caractéristiques de ce projet de la raison croyante sont, à la suite de
saint Augustin, les formules « utcumque mente capere », « utcumque
concipere » ou « utcumque accipi » (saisir quelque peu par
l’esprit, concevoir de quelque manière, saisir tant bien que mal).
Ces formules suggèrent l’imperfection de notre connaissance de la Trinité et
visent les similitudes par lesquelles nous avons accès à une certaine
intelligence du mystère trinitaire. Or, c’est précisément dans cette
troisième étape, celle qui réfute les objections élevées contre la foi
catholique, que saint Thomas fait valoir sa doctrine du Verbe et de l’Amour,
ainsi que les autres thèmes spéculatifs majeurs (la doctrine de la relation
et de la personne)
qu’il mettra à la première place dans la Somme de théologie. Les
piliers de la pensée spéculative de la Somme de théologie sont les
éléments de doctrine qui, dans la Somme contre les Gentils,
sont avancés pour répondre aux arguments rationnels formulés contre la foi
trinitaire. En résumé : la Somme de théologie ne reprend pas le
dossier biblique et patristique de la Somme contre les Gentils, mais
elle organise et approfondit les thèmes spéculatifs qui servent à saisir
quelque chose de la vérité afin d’écarter les erreurs et de répondre aux
objections rationnelles : la procession, la relation, la personne, la
doctrine du Verbe et de l’Amour.
La manifestation de la vérité et la critique des erreurs
constituent les deux faces d’une même entreprise théologique. Pour écarter
les erreurs, il ne suffit pas de produire des textes scripturaires, mais il
faut montrer la conformité de la foi catholique et de l’Écriture, et il faut
encore répondre aux arguments qui sont opposés à la foi de l’Église. De son
côté, la vérité ne sera pas pleinement manifestée tant que l’on n’aura pas
écarté les erreurs qui s’y opposent. Or les erreurs les plus intéressantes
sont celles qui s’attaquent le plus profondément à la vérité. En matière
trinitaire, ces erreurs sont le modalisme sabellien, l’arianisme et le semi-arianisme
pneumatomaque, dans leurs formes antiques. C’est à elles (plutôt qu’aux
erreurs de théologiens ou de mouvements hétérodoxes médiévaux) que saint
Thomas prête la plus grande attention. Manifester la vérité et écarter les
erreurs : telle est la double tâche du sage formulée et mise en œuvre dans
la Somme contre les Gentils.
Cette tâche demeure bien présente dans le traité trinitaire de la
Somme de théologie, et cela
dès son premiers article, comme nous l’avons observé plus haut.
Ce propos est en réalité celui que saint Thomas a formulé
dans la première question de la Somme de théologie, lorsqu’il
explique que la théologie est une science argumentative. Lorsqu’il
entre en débat avec des hérétiques, le théologien chrétien peut faire valoir
l’écriture sainte ainsi que
les articles de foi que son interlocuteur accepte. Et lorsque
l’interlocuteur ne concède rien de la foi révélée, il reste au théologien
d’écarter les arguments élevés contre la foi, car « les arguments qu’on
élève contre la foi ne sont pas des démonstrations mais des arguments qu’on
peut écarter (solubilia argumenta) ».
L’élaboration d’une réflexion spéculative sur la Trinité,
avec l’emploi d’analogies et l’usage de ressources philosophiques, est donc
guidée par un motif qui comporte un double aspect : la contemplation de la
vérité révélée, permettant la défense de la foi contre les erreurs. La
théologie trinitaire a pour but de montrer que la foi en la Trinité est
raisonnablement pensable, et donc que les arguments contre la foi
trinitaire ne s’imposent pas. Puisque les principes de la raison humaine
viennent de Dieu, ils ne peuvent pas être contraires à la foi donnée par
Dieu.
Pour cette raison, les arguments opposés à la foi trinitaire « n’ont pas de
force démonstrative, mais sont soit des raisons probables (rationes
probabiles), soit des sophismes (rationes sophisticae) ».
Dans certains cas, en effet, on pourra réfuter les arguments contre la foi
trinitaire en établissant qu’ils sont erronés : il s’agit alors de sophismes.
Mais, dans d’autres cas, on ne pourra pas établir directement la fausseté
intrinsèque de l’argument :
Les
réalités appartenant à la foi ne peuvent pas être prouvées de manière
démonstrative ; de même, la fausseté de certaines [affirmations] contraires
à la foi échappe à la possibilité d’une démonstration, mais on peut montrer
qu’elles ne sont pas nécessaires.
Dans ce dernier cas, on pourra seulement montrer que les
arguments contre la foi ne sont que des « raisons probables », c’est-à-dire
des arguments qui, malgré une certaine plausibilité au regard de la raison
philosophique, ne s’imposent pas nécessairement. Et, pour le manifester, il
faut établir une alternative en proposant d’autres « raisons probables ».
En effet, lorsqu’on manifeste l’intelligibilité de la foi
trinitaire par des « arguments vraisemblables », on montre – sans prouver la
foi – que les arguments des hérésies ou les objections contre la foi
trinitaire ne s’imposent pas nécessairement, puisque, en posant une autre
voie, on établit une alternative valable, capable de manifester la vérité de
la foi. Il ne s’agit pas exactement de montrer la stricte convergence de la
foi et de la raison, mais plutôt leur non-divergence ou, mieux encore : la
convenance du vrai. S’il y a donc une dimension apologétique de la théologie
trinitaire, celle-ci sera plutôt indirecte.
Telle est la fonction des « similitudes » (similitudines,
verisimilitudines) ou des « raisons vraisemblables » (rationes
verisimiles), c’est-à-dire des analogies qui permettent de rendre compte
de la foi en trois personnes divines, principalement l’analogie
augustinienne du verbe et de l’amour.
Elles constituent des arguments de convenance,
des « arguments probables qui manifestent que ce que la foi propose n’est
pas impossible ».
Elles ne visent donc ni à prouver la foi, ni à convaincre ceux qui ne
partagent pas la foi chrétienne en la Trinité,
mais elles donnent aux croyants de saisir l’intelligibilité de leur foi.
Si l’on refuse cet usage de la raison spéculative, on
pourra bien affirmer la Trinité mais on ne pourra pas manifester
(c’est-à-dire rendre plus manifeste à notre esprit) la vérité de la foi
trinitaire. Cette tâche propre de la théologie spéculative est très bien
exprimée dans un fameux Quodlibet où S. Thomas explique que, si le
maître se contente de recourir aux « autorités » (les textes qui font
autorité dans la doctrine chrétienne), les auditeurs sauront sans doute ce
qui est vrai et ce qui est faux, mais ils n’auront aucune idée de ce que
signifie la vérité qu’on leur propose :
Il
faut alors s’appuyer sur des raisons qui recherchent la racine de la vérité
et qui donnent de savoir comment ce qu’on propose est vrai. Sans quoi, si le
maître donnait sa réponse en se fondant seulement sur des autorités,
l’auditeur saurait bien que les choses sont ainsi, mais il n’aurait gagné
aucun savoir ni aucune intelligence et s’en irait la tête vide.
Voici le propos de la théologie trinitaire spéculative :
manifester le vrai, c’est-à-dire montrer comment on peut saisir la vérité
des documents de la révélation et de la foi de l’Église. La doctrine des
processions trinitaires, des relations, de la personne et des propriétés,
s’inscrit dans ce propos. En offrant l’intelligence de la vérité, la
théologie trinitaire procure alors aux croyants un avant-goût de ce qu’ils
espèrent contempler dans la vision bienheureuse de Dieu : telle est la
dimension essentiellement contemplative de la théologie trinitaire.
Pour décrire ce propos, il ne suffit peut-être pas de
dire que les hérésies constituent l’occasion de la théologie
trinitaire spéculative de saint Thomas. Sans doute est-il également
insuffisant d’expliquer que la défense de la foi est une « fonction
secondaire » de la doctrine trinitaire chez saint Thomas, une fonction « accidentelle
en quelque sorte ».
En effet, les hérésies qui suscitent l’interrogation déterminent en partie
la question qui se pose et, en déterminant cette question, elles contribuent
aussi, par contraste, à la réponse que le théologien leur donnera. Elles
fournissent, pourrions-nous dire, le cadre de la problématique. Plus
exactement encore, la manifestation de la vérité et la réfutation des
erreurs ont partie intimement liée, de telle sorte que l’une ne peut pas
s’accomplir sans l’autre. Si l’on ajoute que, chez saint Thomas, ces
hérésies sont principalement celles de l’Antiquité (dont il donne une
interprétation spéculative sur la base de sa documentation positive), il
faut tenir compte, davantage sans doute qu’on ne le fait habituellement, du
caractère historique de sa réflexion spéculative en matière
trinitaire. Cette attention portée à l’histoire ne signifie pas qu’on doive
relativiser la tradition dogmatique en matière trinitaire. Elle permet
plutôt de mieux entrer dans l’intelligence proprement spéculative de cette
tradition et d’en mesurer la profondeur.
5. Pourquoi
rechercher des propriétés personnelles et des notions ?
Le traité trinitaire cherche à préciser les relations
personnelles, c’est-à-dire les propriétés qui, en distinguant les
personnes, rendent compte de leur pluralité et donnent de percevoir les
traits propres de chacune. Relations, propriétés, notions : pourquoi cette
recherche menée avec un tel soin par saint Thomas ? Est-elle bien nécessaire,
ou même opportune ? Au premier abord, on serait peut-être tenté de
considérer ce corps de doctrine comme un superbe exercice logique, une sorte
de Glasperlenspiel théologique.
Cette difficulté n’est pas totalement nouvelle.
Saint Thomas l’a rencontrée, quoique sous une autre forme, et il lui a donné
une réponse circonstanciée. L’occasion était fournie par la pensée de
Prévostin
de Crémone. Chancelier de l’Université de Paris au début du XIIIe
siècle, Prévostin
avait suscité un vaste débat concernant les « notions » (notiones) en
Dieu. Ce terme technique de la théologie trinitaire désigne les
caractéristiques personnelles propres qui nous permettent de connaître
distinctement chaque personne. Puisque les trois personnes divines sont
distinctes, il faut bien reconnaître quelque chose qui soit propre à chacune,
c’est-à-dire quelque chose par quoi elles se distinguent et par quoi nous
pouvons les saisir. Pour Pierre Lombard,
que les maîtres suivront le plus souvent à partir de Guillaume d’Auxerre,
il y a cinq notions : la paternité et l’innascibilité du Père, la
filiation du Fils, la procession de l’Esprit, et la spiration commune
(notion du Père et du Fils qui « spirent » le Saint-Esprit).
Au XIIe siècle et au début du XIIIe siècle encore, le
débat était animé : certains théologiens estimaient que ces « notions » sont
en nombre infini, d’autres en comptaient six, d’autres trois, et d’autres
enfin n’en reconnaissaient aucune.
Prévostin
de Crémone s’était rangé à cette dernière solution : il n’y a pas lieu de
reconnaître de telles notions. Pour lui, lorsque nous disons que le Père se
caractérise par la paternité (« le Père se distingue du Fils par la
paternité »), cette affirmation signifie seulement que « le Père est le Père ».
Les propriétés relatives (paternité, filiation, procession) ne sont que de
pures « manières de parler » (modi loquendi). Notre langage propre
pour parler de Dieu se trouve alors réduit à l’essence commune des
trois personnes et aux trois personnes elles-mêmes : nous pouvons
seulement dire proprement que les trois personnes sont distinctes et
qu’elles sont un seul Dieu. Le reste est écarté : il n’y a pas de « propriétés »
en Dieu et nous n’avons pas à reconnaître de « notions ».
Confronté à cette question, saint Thomas commence par
rappeler la simplicité de Dieu. Dieu n’est pas composé de ceci et de
cela : en Dieu, la personne est réellement identique à l’essence divine et
n’est pas composée par une propriété. « Mais notre intelligence humaine ne
peut pas saisir la simplicité divine telle qu’elle est en elle-même : c’est
pourquoi notre intelligence saisit et nomme Dieu selon son mode à elle,
c’est-à-dire selon le mode des choses sensibles desquelles elle tire sa
connaissance ».
Dans notre monde, nous employons des mots concrets pour désigner les
réalités concrètes (une fleur, un oiseau), et des mots abstraits pour
signifier les principes ou les « formes » de ces réalités (la blancheur de
la fleur, l’animalité de l’oiseau). Ce langage correspond à notre saisie des
choses : notre intelligence est attachée à la composition ou à la complexité
des réalités corporelles de notre monde. Nous ne pouvons pas faire autrement
lorsque nous parlons de Dieu, puisque nous parlons de Dieu avec notre
langage humain : nous parlons de la sagesse de Dieu (nom abstrait)
ainsi que de Dieu lui-même (nom « concret »), et de même nous parlons
du Père (nom concret) et de sa paternité (nom abstrait). Ce
faisant, nous n’affirmons pas que la propriété relative de paternité
soit en réalité autre chose que la personne du Père lui-même, mais
notre saisie du mystère s’effectue selon ce double mode de notre
connaissance et de notre langage. Pourquoi faut-il en tenir compte lorsqu’on
réfléchit au mystère trinitaire ?
Deux
raisons principales nous y obligent. Et d’abord, les instances des
hérétiques. Quand nous confessons que le Père, le Fils et le Saint-Esprit
sont un seul Dieu, ils nous demandent : “en raison de quoi sont-ils un seul
Dieu ?” et “en raison de quoi sont-ils trois personnes ?”. Et de même qu’à
la première question nous répondons : ils sont un par leur essence, par la
déité ; de même, il a bien fallu recourir à des noms abstraits pour montrer
par quoi les personnes se distinguent : ce sont les “propriétés” ou
“notions”, c’est-à-dire des termes abstraits tels que “paternité” et
“filiation ”. De sorte que, en Dieu, nous signifions l’essence comme un “ce
que c’est” (quid), la personne comme
un “qui c’est” (quis) et la propriété comme un “ce par quoi c’est” (quo).
Ces explications sont fort instructives. Elles nous
renvoient à la question rencontrée par les Pères Cappadociens dans leur
débat avec l’arianisme et le sabellianisme. La foi confesse trois hypostases
ou trois personnes en Dieu : le Père, le Fils, le Saint-Esprit. Mais comment
montrer que les Trois, bien qu’ils soient le même Dieu, ne se confondent
pas ? Comment saisir et manifester que le Père n’est ni le Fils ni le
Saint-Esprit ? Pour montrer la vraie divinité des trois personnes, il a
fallu dégager le concept d’« essence » (ousia) par laquelle chacune
des trois personnes est vraiment Dieu. De même, pour montrer la vraie
pluralité et la distinction des personnes, il a fallu discerner les
caractéristiques par lesquelles le Père est Père, le Fils est Fils, et
l’Esprit est Esprit. La doctrine des propriétés, telle qu’on la trouve à sa
première maturité chez saint Grégoire de Naziance,
est née de cette question : en cherchant les caractéristiques des personnes,
on pourra montrer leur distinction dans l’unité, face à l’arianisme et au
sabellianisme qui nient soit la vraie divinité soit la vraie pluralité de
ces personnes. L’étude des relations et des propriétés, chez saint Thomas,
obéit à ce même propos. Si l’on écarte une telle étude, alors la théologie
restera sans voix face au défi posé par l’arianisme et par le sabellianisme,
et l’on ne pourra plus rendre compte de la foi en la Trinité. On retrouve
ici le souci qui associe la théologie trinitaire spéculative à l’exigence de
rendre compte de la foi face aux doctrines qui s’en séparent.
Pour pouvoir montrer que le Père se distingue du Fils et
du Saint-Esprit, il faudra encore reconnaître que le Père possède une
relation envers le Fils et une autre relation envers le Saint-Esprit. Il
faudra donc bien distinguer la relation de paternité (relation du Père au
Fils) et la relation de spiration (relation envers le Saint-Esprit), sans
quoi on aura beau affirmer une Trinité de personnes mais on n’aura pas
montré leur distinction. Or, dans le Père, la paternité n’est pas une autre
réalité que la spiration (ces deux « notions » de paternité et de spiration
ne divisent pas la personne du Père : le Père est un). Pour rendre compte de
la foi trinitaire, il faudra donc recourir au langage « abstrait » des
notions et des propriétés, afin de montrer « ce par quoi » le Père se
distingue du Fils et du Saint-Esprit, eux-mêmes mutuellement distincts.
En cherchant à préciser les relations et les « notions »
trinitaires, la théologie trinitaire examinera donc « ce par quoi » les
personnes se distinguent, ce par quoi elles sont constituées comme telles
(par exemple : ce par quoi le Fils est Fils, ce par quoi il se distingue du
Père). En ce domaine plus qu’en tout autre, le théologien sait que sa
recherche est attachée à notre saisie humaine du mystère.
En effet, la personne du Père est simple : dans le Père, il n’y a pas de
différence réelle entre ce qu’il est (Dieu), qui il est (le
Père) et ce par quoi il est Père (la paternité). Mais notre saisie du
mystère demande que nous discernions ce par quoi il est Père, et donc que
nous précisions des « notions », car c’est seulement ainsi que nous pourrons
manifester sa distinction personnelle et rendre compte de la foi en trois
personnes qui sont un seul Dieu.
6. La
théologie trinitaire comme « exercice spirituel »
L’intention animant une telle recherche se trouve
formulée dans la Somme contre les Gentils,
de façon très suggestive, à propos des vérités que la foi seule nous fait
connaître par l’accueil de la révélation. Les explications suivantes
concernent au premier chef le mystère trinitaire.
Pour
manifester ce genre de vérité, il faut avancer des raisons vraisemblables
pour l’exercice et le réconfort des fidèles (ad
fidelium quidem exercitium et solatium), et non pas pour convaincre
les adversaires ; car l’insuffisance de ces raisons les confirmerait plutôt
dans leur erreur s’ils estimaient que nous adhérons à la vérité de la foi
pour des raisons aussi fragiles.
Le prologue du quatrième Livre de la Somme contre les
Gentils, dans lequel le traité trinitaire prend place, formule le même
propos en termes voisins. La connaissance humaine du mystère de Dieu par la
révélation y est comparée à une petite goutte (parva stilla). Les
mystères révélés nous sont proposés par l’écriture
sous des similitudes et des paroles parfois obscures « de telle sorte que seuls
des hommes studieux parviennent à les saisir quelque peu, tandis que les
autres les vénèrent comme cachés, et de telle sorte que les incroyants ne
peuvent pas les mettre en pièces ».
Envisagée de cette façon, la théologie trinitaire constitue une étude
pratiquée comme un exercice destiné aux croyants. Dans ce contexte, le mot
« exercice » indique une pratique longue et approfondie de l’étude pour que
l’intelligence devienne capable d’extraire de l’écriture
la doctrine de foi qui s’y trouve contenue
et parvienne à saisir la profondeur de la vérité.
Une telle étude constitue un « spirituale exercitium ».
Dans l’expression « exercice spirituel », l’adjectif « spirituel » revêt un
sens religieux (recherche de la connaissance de Dieu dans la foi) sans
perdre pour autant sa signification anthropologique (spirituel
distingué de manuel ou corporel).
Bien qu’il ne s’agisse pas d’une citation explicite, on
doit observer que le vocabulaire et le thème de l’« exercice » font écho au
De Trinitate de saint Augustin médité par saint Thomas. Le but
poursuivi par saint Augustin dans son De Trinitate est de « rendre
raison de cette affirmation : la Trinité est un seul et vrai Dieu ».
Ce projet est porté par le désir de manifester la vérité de la foi
trinitaire face à ceux qui la rejettent ou qui la déforment. En recourant à
l’écriture puis à la raison,
l’évêque d’Hippone invite son lecteur à une recherche de la vérité de Dieu
exigeant une « purification de notre esprit ».
Dans la seconde partie de son œuvre, scrutant les images de Dieu Trinité
dans le monde créé, saint Augustin propose alors un exercice d’élévation, de
degré en degré, afin de déceler dans la créature, comme en miroir, la
Trinité divine : dans les œuvres corporelles de Dieu, dans l’homme extérieur
puis dans l’homme intérieur, dans ses facultés et, surtout, dans ses actes
spirituels d’union à Dieu.
Sans doute faut-il voir dans le thème de l’« exercice de l’esprit » un
approfondissement chrétien de conceptions antiques (stoïcisme et épicurisme,
mais aussi néoplatonisme) suivant lesquelles la philosophie constitue un
exercice spirituel. Malgré
d’évidentes différences, l’élévation de l’esprit proposée par saint Augustin
présente certaines similitudes avec les exercices spirituels requis par
Plotin pour s’élever vers la saisie de l’Un.
En régime chrétien, l’exercice spirituel prend cependant un autre tour. Il
s’accomplit sur la base de la révélation, par une grâce divine, dans
l’adhésion de foi à Dieu Trinité. Dans ce contexte, la mention des hérésies
n’a rien de surprenant : elle constitue plutôt un trait commun des écrits
trinitaires patristiques. Saint Augustin explique ailleurs que Dieu permet
les hérésies pour l’exercice (exercitatio) et pour la confirmation
des croyants dans la foi (probatio).
De façon comparable à la doctrine trinitaire de saint
Augustin, malgré des différences quant aux ressources et à la méthode, la
théologie de saint Thomas sur la Trinité se présente comme un exercice de
l’esprit proposé aux fidèles (ad fidelium exercitium) en vue
de contempler, dans une constante recherche, la Trinité qui est un seul Dieu.
La dimension sotériologique de la théologie trinitaire spéculative s’inscrit
précisément dans ce propos. Comme nous l’avons noté plus haut, saint Thomas
explique que la révélation de la Trinité était « nécessaire » pour bien
saisir la création des choses et, surtout, pour bien saisir le salut
accompli par la mission des personnes divines.
La connaissance des personnes divines permet aux croyants de saisir le don
qui leur est fait dans l’économie : l’intelligence de la création et du
salut requiert la connaissance des personnes divines. C’est cette
connaissance qu’offre la révélation. C’est également cette connaissance que,
à son plan et avec ses ressources propres, la théologie trinitaire
spéculative cherchera à manifester.
Même lorsque saint Thomas étudie la mission des personnes
divines, dans la question du traité trinitaire qui offre les développements
sotériologiques les plus manifestes (Prima Pars, question 43), il
n’abandonne pas l’intention fondamentale qui anime tout le traité. En effet,
la doctrine de la mission du Fils et du Saint-Esprit trouve place après
l’étude de l’égalité des personnes, dans une section traitant « la
comparaison mutuelle des personnes » (questions 42-43).
L’étude de la mission achève de comparer les personnes en manifestant leur
unité et leur distinction. Étudier les missions, c’est encore montrer la
consubstantialité des personnes distinctes, c’est-à-dire manifester les
personnes dans leur être divin et dans leurs propriétés. En considérant
l’agir sanctificateur de la Trinité, le théologien ne cesse donc pas de
porter son attention sur le mystère de la Trinité elle-même, et inversement :
l’étude de la Trinité dans son mystère intime s’achève dans l’étude de
l’économie trinitaire. Dans ce contexte, l’égalité des trois personnes
divines reçoit une attention particulière. Saint Thomas souligne avec
insistance que, du côté des personnes divines, la mission n’implique ni
infériorité ni séparation mais seulement la « procession d’origine » du Fils
et du Saint-Esprit consubstantiels au Père.
Il faut aussi noter que l’agir sanctificateur des personnes divines est
manifesté au moyen des thèmes doctrinaux que les questions précédentes ont
mis en lumière : la procession, la relation, la personne et l’essence, la
présence du connu au connaissant (Verbe), la présence de l’aimé à l’aimant
(Amour). En étudiant l’envoi et le don des personnes divines dans la grâce,
saint Thomas ne s’écarte pas de son propos fondamental qui est de manifester
la commune divinité et la réelle distinction du Père, du Fils et du
Saint-Esprit.
L’intention de la théologie trinitaire, chez saint
Thomas, est donc tout à la fois ambitieuse et modeste. Elle est ambitieuse,
car la théologie trinitaire entend manifester (c’est-à-dire, répétons-le,
rendre plus manifeste à notre esprit) la distinction des personnes dans
l’unité, non seulement dans leur agir économique en notre faveur mais aussi,
plus profondément, dans leur immanence éternelle. Cette intention demeure
néanmoins modeste : il s’agit d’une étude pour saisir quelque peu, d’une
manière imparfaite et inachevée, la vérité de Dieu que le croyant espère
contempler au plein jour dans la vision bienheureuse; la connaissance ainsi
obtenue permet d’exclure les erreurs. Saint Thomas a exprimé ce propos en se
servant des mots de saint Hilaire que nous avons déjà rencontrés plus haut
dans la lecture du De potentia. Dans la Somme contre les Gentils,
il invoquait les mêmes paroles de saint Hilaire, introduites par la mention
de l’« exercice » que constitue la recherche de raisons spéculatives pour
rendre compte de la foi en la Trinité :
Il est
utile que l’esprit humain s’exerce à ces raisons, aussi faibles
soient-elles, pourvu qu’il n’ait pas la prétention de comprendre ou de
démontrer. Car pouvoir apercevoir quelque chose des réalités les plus
hautes, ne serait-ce que d’un regard faible et limité, procure la plus
grande joie […]. En accord avec cette pensée, saint Hilaire déclare dans son
livre Sur la Trinité, parlant de ce
genre de vérité : dans la foi, “commence, avance, persévère. Même si je sais
que tu n’arriveras pas au terme, je te féliciterai pourtant de ton progrès.
En effet, celui qui avec piété poursuit l’infini, même s’il ne l’atteint
jamais, tire néanmoins toujours profit de sa marche en avant. Mais en
pénétrant ce secret, en te plongeant dans les arcanes de cette naissance
sans limites [la génération de l’unique Dieu engendré par l’unique Dieu
inengendré], garde-toi de prétendre atteindre une totale intelligence.
Saisis plutôt que cela dépasse toute compréhension”.
Le théologien qui pratique une telle théologie trinitaire
se comprend comme un croyant accomplissant un exercice contemplatif
pour mieux saisir la « petite goutte »
de la connaissance divine qui nous est communiquée par la révélation. En
présentant des « raisons vraisemblables » pour écarter les objections qui
s’opposent à la foi, ce théologien entre dans l’intelligence d’un mystère
transcendant qui est la source d’une profonde joie spirituelle. Le propos de
la théologie trinitaire telle que l’entend saint Thomas se trouve fort bien
exprimé par les mots qu’il emploie pour montrer la fécondité de la recherche
inaugurée par les Pères de l’église :
par la quête d’intelligence spéculative du mystère de la Trinité, accomplie
« pour l’exercice et pour le réconfort des croyants » dans un avant-goût de
la vision bienheureuse, « l’esprit est élevé pour saisir quelque chose de la
vérité qui suffit pour exclure les erreurs ».
Fr. Gilles Emery op
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